LE MENTEUR, ACTE II, SCÈNE III
De qui l'humeur aurait de quoi plaire à la vôtre?
CLARICE
Oui, je le quitterais ; mais pour ce changement Il me faudrait en main avoir un autre amant, Savoir qu'il me fût propre, et que son hyménée Dût bientôt à la sienne unir ma destinée. Mon humeur sans cela ne s'y résout pas bien, [rien ; Car Alcippe, après tout, vaut toujours mieux que Son père peut venir, quelque longtemps qu'il tarde.
ISABELLE
Pour en venir à bout sans que rien s'y hasarde, Lucrèce est votre amie, et peut beaucoup pour vous ; Elle n'a point d'amants qui deviennent jaloux : Qu'elle écrive à Dorante, et lui fasse paraître Qu'elle veut cette nuit le voir par sa fenêtre. Comme il est jeune encore, on l'y verra voler ; Et là, sous ce faux nom, vous pourrez lui parler, Sans qu' Alcippe jamais en découvre l'adresse, Ni que lui-même pense à d'autre qu'à Lucrèce.
CLARICE
L'invention est belle ; et Lucrèce aisément Se résoudra pour moi d'écrire un compliment : J'admire ton adresse à trouver cette ruse.
ISABELLE
Puis-je vous dire encor que, si je ne m'abuse, Tantôt cet inconnu ne vous déplaisait pas ?
Ah! bon Dieu! si Dorante avait autant d'appas, Que d' Alcippe aisément il obtiendrait la place !
ISABELLE
Ne parlez point d'Alcippe ; il vient.
CLARICE
Qu'il m'embarrasse !
Va pour moi chez Lucrèce, et lui dis mon projet. Et tout ce qu'on peut dire en un pareil sujet.
CLARTCE, ALCIPPE.
ALCIPPE
Ah! Clarice! ah! Clarice! inconstante! volage!
CLARICE , à part, le premier vers.
Aurait-il deviné déjà ce mariage?
Alcippe, qu'avez-vous? qui vous fait soupirer?
ALCIPPE
Ce que j'ai, déloyale ! eh! peux-tu l'ignorer? Parle à ta conscience, elle devrait t'apprendre...
CLARICE
Parlez un peu plus bas, mon père va descendre.
ALCIPPE
Ton père va descendre, âme double et sans foi ! Confesse que tu n'as un père que pour moi. La nuit, sur la rivière...
CLARICE
Eh bien ! sur la rivière ?
La nuit ! quoi ? qu'est-ce enfin ?
ALCIPPE
Oui, la nuit tout entière.
CLARICE
Après?
ALCIPPE
Quoi! sans rougir?...
CLARICE
Rougir ! à quel propos ?
ALCIPPE
Tu ne meurs pas de honte, entendant ces deux mots !
CLARICE
Mourir pour les entendre ! et qu'ont-ils de funeste?
ALCIPPE
Tu peux donc les ouïr et demander le reste? Ne saurais-tu rougir, si je ne te dis tout?
CLARICE
Quoi, tout?
ALCIPPE
Tes passe-temps, de l'un à l'autre bout.
CLARICE
Je meure, en vos discours si j e puis rien comprendre !
ALCIPPE
Quand je te veux parler, ton père va descendre, Il t'en souvient alors ; le tour est excellent ! Mais pour passer la nuit auprès de ton galant...
CLARICE
Alcippe, êtes-vous fou?
ALCIPPE
Je n'ai plus lieu de l'être, A présent que le ciel me fait te mieux connaître. Oui, pour passer la nuit en danses et festin, Être avec ton galant du soir jusqu'au matin (Je ne parle que d'hier), tu n'as point lors de père.
CLARICE
Rêvez-vous ? raillez-vous ? et quel est ce mystère ?
ALCIPPE
Ce mystère est nouveau, mais non pas fort secret. Choisis une autre fois un amant plus discret; Lui-même il m'a tout dit.
CLARICE
Qui, lui-même ?
ALCIPPE
Dorante.
CLARICE
Dorante !
ALCIPPE
Continue, et fais bien l'ignorante.
Si je le vis jamais, et si je le connai !...
ALCIPPE
Ne viens-je pas de voir son père avecque toi? Tu passes, infidèle, âme ingrate et légère, La nuit avec le fils, le jour avec le père !
CLARICE
Son père, de vieux temps, est grand ami du mien.