‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 226 sur 766 · LE MENTEUR, ACTE II, SCÈNE III · texte numérisé non relu

LE MENTEUR, ACTE II, SCÈNE III

De qui l'humeur aurait de quoi plaire à la vôtre?

CLARICE

Oui, je le quitterais ; mais pour ce changement Il me faudrait en main avoir un autre amant, Savoir qu'il me fût propre, et que son hyménée Dût bientôt à la sienne unir ma destinée. Mon humeur sans cela ne s'y résout pas bien, [rien ; Car Alcippe, après tout, vaut toujours mieux que Son père peut venir, quelque longtemps qu'il tarde.

ISABELLE

Pour en venir à bout sans que rien s'y hasarde, Lucrèce est votre amie, et peut beaucoup pour vous ; Elle n'a point d'amants qui deviennent jaloux : Qu'elle écrive à Dorante, et lui fasse paraître Qu'elle veut cette nuit le voir par sa fenêtre. Comme il est jeune encore, on l'y verra voler ; Et là, sous ce faux nom, vous pourrez lui parler, Sans qu' Alcippe jamais en découvre l'adresse, Ni que lui-même pense à d'autre qu'à Lucrèce.

CLARICE

L'invention est belle ; et Lucrèce aisément Se résoudra pour moi d'écrire un compliment : J'admire ton adresse à trouver cette ruse.

ISABELLE

Puis-je vous dire encor que, si je ne m'abuse, Tantôt cet inconnu ne vous déplaisait pas ?

Ah! bon Dieu! si Dorante avait autant d'appas, Que d' Alcippe aisément il obtiendrait la place !

ISABELLE

Ne parlez point d'Alcippe ; il vient.

CLARICE

Qu'il m'embarrasse !

Va pour moi chez Lucrèce, et lui dis mon projet. Et tout ce qu'on peut dire en un pareil sujet.

CLARTCE, ALCIPPE.

ALCIPPE

Ah! Clarice! ah! Clarice! inconstante! volage!

CLARICE , à part, le premier vers.

Aurait-il deviné déjà ce mariage?

Alcippe, qu'avez-vous? qui vous fait soupirer?

ALCIPPE

Ce que j'ai, déloyale ! eh! peux-tu l'ignorer? Parle à ta conscience, elle devrait t'apprendre...

CLARICE

Parlez un peu plus bas, mon père va descendre.

ALCIPPE

Ton père va descendre, âme double et sans foi ! Confesse que tu n'as un père que pour moi. La nuit, sur la rivière...

CLARICE

Eh bien ! sur la rivière ?

La nuit ! quoi ? qu'est-ce enfin ?

ALCIPPE

Oui, la nuit tout entière.

CLARICE

Après?

ALCIPPE

Quoi! sans rougir?...

CLARICE

Rougir ! à quel propos ?

ALCIPPE

Tu ne meurs pas de honte, entendant ces deux mots !

CLARICE

Mourir pour les entendre ! et qu'ont-ils de funeste?

ALCIPPE

Tu peux donc les ouïr et demander le reste? Ne saurais-tu rougir, si je ne te dis tout?

CLARICE

Quoi, tout?

ALCIPPE

Tes passe-temps, de l'un à l'autre bout.

CLARICE

Je meure, en vos discours si j e puis rien comprendre !

ALCIPPE

Quand je te veux parler, ton père va descendre, Il t'en souvient alors ; le tour est excellent ! Mais pour passer la nuit auprès de ton galant...

CLARICE

Alcippe, êtes-vous fou?

ALCIPPE

Je n'ai plus lieu de l'être, A présent que le ciel me fait te mieux connaître. Oui, pour passer la nuit en danses et festin, Être avec ton galant du soir jusqu'au matin (Je ne parle que d'hier), tu n'as point lors de père.

CLARICE

Rêvez-vous ? raillez-vous ? et quel est ce mystère ?

ALCIPPE

Ce mystère est nouveau, mais non pas fort secret. Choisis une autre fois un amant plus discret; Lui-même il m'a tout dit.

CLARICE

Qui, lui-même ?

ALCIPPE

Dorante.

CLARICE

Dorante !

ALCIPPE

Continue, et fais bien l'ignorante.

Si je le vis jamais, et si je le connai !...

ALCIPPE

Ne viens-je pas de voir son père avecque toi? Tu passes, infidèle, âme ingrate et légère, La nuit avec le fils, le jour avec le père !

CLARICE

Son père, de vieux temps, est grand ami du mien.

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