‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 255 sur 766 · GÉRONTE, DORANTE, CLITON · texte numérisé non relu

GÉRONTE, DORANTE, CLITON

GÉBONTE.

Ètes-vous gentilhomme ?

DOBANTE , à pari.

Ah ! rencontre fâcheuse !

(Haut.)

Étant sorti de vous, la chose est peu douteuse,

GÉBONTE.

Croyez-vous qu'il suffit d'être sorti de moi ?

DQBANTE.

Avec toute la France aisément je le croi.

géronte.

Et ne savez-vous point avec toute la France D'où ce titre d'honneur a tiré sa naissance, Et que la vertu seule a mis en ce haut rang Ceux qui l'ont jusqu'à moi fait passerdans leur sang?

DORANTE

J'ignorerais un point que n'ignore personne, Que la vertu l'acquiert , comme le sang le donne ?

GÉRONTE

Où le sang a manqué, si la vertu l'acquiert,

Où le sang Ta donné, le vice aussi le perd.

Ce qui naît d'un moyen périt par son contraire ;

Tout ce que l'un a fait, l'autre le peut défaire ;

Et, dans la lâcheté du vice où je te voi,

Tu n'es plus gentilhomme, étant sorti de moi.

DOBANTE.

Moi?

GERONTE.

Laisse-moi parler, toi, de qui l'imposture Souille honteusement ce don de la nature : Qui se dit gentilhomme, et ment comme tu fais, Il ment quand il le dit et ne le fut jamais. Est-il vice plus bas ? est-il tache plus noire, Plus indigne d'un homme élevé pour la gloire ? Est-il quelque faiblesse, est-il quelque action Dont un cœur vraiment noble ait plus d'aversion, Puisqu'un seul démenti lui porte une infamie Qu'il ne peut effacer s'il n'expose sa vie, Et si dedans le sang il ne lave l'affront Qu'un si honteux outrage imprime sur son front?

DOBANTE.

Qui vous dit que je mens?

GEBONTE.

Qui me le dit, infâme ?

Dis-moi, si tu le peux, dis le nom de ta femme Le conte qu'hier au soir tu m'en fis publier... CLITON, bas, à Dorante.

Dites que le sommeil vous l'a fait oublier.

GÉRONTE

Ajoute, ajoute encore avec effronterie

Le nom de ton beau-père et de sa seigneurie;

Invente à m'éblouir quelques nouveaux détours.

CLITON, bas, à Dorante.

Appelez la mémoire ou l'esprit au secours.

GÉRONTE

De quel front cependant faut-il que je confesse Que ton effronterie a surpris ma vieillesse, Qu'un homme de mon âge a cru légèrement Ce qu'un homme du tien débite impudemment? Tu me fais donc servir de fable et de risée, Passer pour esprit faible, et pour cervelle usée! Mais, dis-moi, te portais-je à la gorge un poignard ? Voyais-tu violence ou courroux de ma part? Si quelque aversion t'éloignait de Clarice, Quel besoin avais-tu d'un si lâche artifice ? Et pouvais-tu douter que mon consentement Ne dût tout accorder à ton contentement, Puisque mon indulgence, au dernier point venue, Consentait à tes yeux l'hymen d'une inconnue? Ce grand excès d'amour que je t'ai témoigné N'a point touché ton cœur, ou ne l'a point gagné : Ingrat, tu m'as payé d'une impudente feinte, Et tu n'as eu pour moi respect, amour, ni crainte. Va, je te désavoue.

DORANTE

Eh! mon père, écoutez.

GÉRONTE

Quoi ? des contes en l'air et sur l'heure inventés ?

DORANTE

Non, la vérité pure.

GÉRONTE

En est-il dans ta bouche ?

CLITON, bas, à Dorante.

Voici pour votre adresse une assez rude touche.

DORANTE

Épris d'une beauté qu'à peine j'ai pu voir Qu'elle a pris sur mon âme un absolu pouvoir, De Lucrèce, en un mot : vous la pouvez connaître . . .

GÉRONTE

Dis vrai : je la connais, et ceux qui l'ont fait naître; Son père est mon ami.

DORANTE

Mon cœur en un moment Étant de ses regards charmé si puissamment, Le choix que vos bontés avaient fait de Clarice, Sitôt que je le sus, me parut un supplice ; Mais comme j'ignorais si Lucrèce et son sort Pouvaient avec le vôtre avoir quelque rapport,

LE MENTEUR

je n'osai pas encor vous découvrir la flamme Que venaient ses beautés d'allumer dans mon âme; Et j'avais ignoré, monsieur, jusqu'à ce jour Que l'adresse d'esprit fut un crime en amour. Mais, si je vous osais demander quelque grâce, A présent que je sais et son bien et sa race, Je vous conjurerais , par les nœuds les plus doux Dont l'amour et le sang puissent m'unir à vous, De seconder mes vœux auprès de cette belle; Obtenez-la d'un père, et je l'obtiendrai d'elle.

GÉRONTE

Tu me fourbes encor.

DORANTE

Si vous ne m'en croyez, Croyez-en pour le moins Cliton que vous voyez ; Il sait tout mon secret.

GÉRONTE

Tu ne meurs pas de honte Qu'il faille que de lui je fasse plus de compte, Et que ton père même, en doute de ta foi, Donne plus de croyance à ton valet qu'à toi ! Écoute : je suis bon, et, malgré ma colère, Je veux encore un coup montrer un cœur de père; Je veux encore un coup pour toi me hasarder. Je connais ta Lucrèce, et la vais demander; Mais si de ton côté le moindre obstacle arrive...

DORANTE

Pour vous mieux assurer, souffrez que je vous suive.

Demeure ici , demeure, et ne suis point mes pas : Je doute, je hasarde, et je ne te crois pas. Mais sache que tantôt si pour cette Lucrèce Tu fais la moindre fourbe, ou la moindre finesse, Tu peux bien fuir mes yeux, et ne me voir jamais ; Autrement souviens-toi du serment que je fais : Je jure les rayons du jour qui nous éclaire Que tu ne mourras point que de la main d'un père, Et que ton sang indigne à mes pieds répandu Rendra prompte justice à mon honneur perdu.

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