‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 259 sur 766 · LE MENTEUR, ACTE V, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

LE MENTEUR, ACTE V, SCÈNE VI

Depuis que vos regards m'ont mis sous votre loi...

CLARICE , bas, à Lucrèce.

Crois-tu que le discours s'adresse encore à toi?

LUCRÈCE , bas, à Clarice.

Je ne sais où j'en suis !

CLARICE , bas, à Lucrèce.

Oyons la fourbe entière.

LUCRÈCE, bas, à Clarice.

Vu ce que nous savons, elle est un peu grossière.

CLARICE, bas, à Lucrèce.

C'est ainsi qu'il partage entre nous son amour ; Il te flatte de nuit, et m'en conte de jour.

DORANTE, à Clarice.

Vous consultez ensemble! Ah ! quoi qu'elle vous die, Sur de meilleurs conseils disposez de ma vie; Le sien auprès de vous me serait trop fatal ; Elle a quelque sujet de me vouloir du mal.

LUCRÈCE, en elle-même.

Ah ! je n'en ai que trop, et si je ne me venge...

CLARICE, à Dorante.

Ce qu'elle me disait est de vrai fort étrange.

DORANTE

C'est quelque invention de son esprit jaloux.

CLARICE

Je le crois : mais enfin me reconnaissez-vous?

DORANTE

Si je vous reconnais ! quittez ces railleries, Vous que j'entretins hier dedans les Tuileries; Que je fis aussitôt maîtresse de mon sort.

CLARICE

Si je veux toutefois en croire son rapport, Pour une autre déjà votre âme inquiétée...

Pour une autre déjà je vous aurais quittée? Que plutôt à vos pieds mon cœur sacrifié...

CLARICE

Bien plus, si je la crois, vous êtes marié.

DORANTE

Vous me jouez, madame, et, sans doute pour rire, Vous prenez du plaisir à m'entendre redire Qu'à dessein de mourir en des liens si doux Je me fais marié pour toute autre que vous.

CLARICE

Mais avant qu'avec moi le nœud d'hymen vous lie, Vous serez marié, si l'on veut, en Turquie.

DORANTE

Avant qu'avec toute autre on me puisse engager, Je serai marié, si l'on veut, en Alger.

CLARICE

Mais enfin vous n'avez que mépris pour Clarice?

DORANTE

Mais enfin vous savez le nœud de l'artifice, Et que pour être à vous je fais ce que je puis.

CLARICE

Je ne sais plus moi-même à mon tour où j'en suis. Lucrèce, écoute un mot.

DORANTE , bas, à Cliton.

Lucrèce! que dit-elle?

CLITON , bas, à Dorante.

Vous en tenez, monsieur : Lucrèce est la plus belle; Mais laquelle des deux? J'en ai le mieux jugé, Et vous auriez perdu si vous aviez gagné.

DORANTE

Cette nuit à la voix j'ai cru la reconnaître.

CLITON , bas, à Dorante.

Clarice sous son nom parlait à sa fenêtre ; Sabine m'en a fait un secret entretien.

DORANTE, bas, à Cliton.

Bonne bouche ! j'en tiens : mais l'autre la vaut bien . Et, comme dès tantôt je la trouvais bien faite, Mon cœur déjà penchait où mon erreur le jette. Ne me découvre point; et dans ce nouveau feu Tu me vas voir, Cliton, jouer un nouveau jeu. Sans changer de discours, changeons de batterie.

LUCRÈCE, bas, à Clarice.

Voyons le dernier point de son effronterie. Quand tu lui diras tout, il sera bien surpris. CLARICE, à Dorante.

Comme elle est mon amie, elle m'a tout appris. Cette nuit vous l'aimiez , et m'avez méprisée. Laquelle de nous deux avez-vous abusée?

Vous lui parliez d'amour en termes assez doux.

DORANTE

Moi! depuis mon retour je n'ai parlé qu'à vous.

CLARICE

Vous n'avez point parlé cette nuit à Lucrèce ?

DORANTE

Vous n'avez point voulu me faire un tour d'adresse? Et je ne vous ai point reconnue à la voix ?

Nous dirait-il bien vrai pour la première fois?

DORANTE

Pour me venger de vous j'eus assez de malice Pour vous laisser jouir d'un si lourd artifice, Et, vous laissant passer pour ce que vous vouliez, Je vous en donnai plus que vous ne m'en donniez. Je vous embarrassai, n'en faites point la fine; Choisissez un peu mieux vos dupes à la mine, Vous pensiez me jouer; et moi je vous jouais, Mais par de faux mépris que je désavouais : Car enfin je vous aime, et je hais de ma vie Les jours que j'ai vécu sans vous avoir servie.

CLARICE

Pourquoi, si vous m'aimez, feiudre un hymen en Quand un père pour vous est venu me parler ? [l'air, Quel fruit de cette fourbe osez-vous vous promettre?

LUCRÈCE, à Dorante.

Pourquoi, si vous l'aimez, m'écrire cette lettre?

DORANTE , à Lucrèce.

J'aime de ce courroux les principes cachés.

Je ne vous déplais pas, puisque vous vous fâchez.

Mais j'ai moi-même enfin assez joué d'adresse ;

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