R, ACTE I, SCENE I
Pour moi, j'écoutais tout, et mis dans mon caprice Qu'on ne devinait rien que par votre artifice. Ainsi ce qui chez eux prenait plus de crédit M'était aussi suspect que si vous l'eussiez dit ; Et tout simple et doucet, sans chercher de finesse, Attendant le boiteux, je consolais Lucrèce.
DORANTE
.Te l'aimais, je te jure ; et, pour la posséder, Mon amour mille fois voulut tout hasarder ; Mais quand j'eus bien pensé que j'allais à mon âge, Au sortir de Poitiers, entrer au mariage, Que j'eus considéré ses chaînes de plus près, Son visage à ce prix n'eut plus pour moi d'attraits : L'horreur d'un tel lien m'en fit de la maîtresse ; Je crus qu'il fallait mieux employer ma jeunesse, Et que, quelques appas qui pussent me ravir, C'était mal en user que si tôt m'asservir. Je combats toutefois : mais le temps qui s'avance Me fait précipiter en cette extravagance ; Et la tentation de tant d'argent touché M'achève de pousser où j'étais trop penché. Que l'argent est commode à faire une folie ! L'argent me fait résoudre à courir l'Italie. Je pars de nuit en poste, et d'un soin diligent Je quitte la maîtresse, et j'emporte l'argent.
Mais , dis-moi, que fit-elle ? et que dit lors son père ? Le mien, ou je me trompe, était fort en colère ?
CLITON
D'abord de part et d'autre on vous attend sans bruit ; Un jour se passe, deux, trois, quatre, cinq, six, huit; Enfin, n'espérant plus, on éclate, on foudroie : Lucrèce par dépit témoigne de la joie, [neur,
Chante, danse, discourt, rit; mais, sur mon hon- Elleemageait, monsieur,dans l'âme, et debon cœur. Ce grand bruit s'accommode, et, pour plâtrer l'af- La pauvre délaissée épouse votre père, [faire, Et rongeant dans son cœur son déplaisir secret, D'un visage content prend le change à regret. L'éclat d'un tel affront l'ayant trop décriée, Il n'est à son avis que d'être mariée ; Et comme en un naufrage on se prend où l'on peut, En fille obéissante elle veut ce qu'on veut. Voilà donc le bon homme enfin à sa seconde, C'est-à-dire qu'il prend la poste à l'autre monde ; Un peu moins de deux mois le met dans le cercueil.
DORANTE
J'ai su sa mort à Rome, où j'en ai pris le deuil.
CLITON
Elle a laissé chez vous un diable de ménage : Ville prise d'assaut n'est pas mieux au pillage, La veuve et les cousins, chacun y fait pour soi, Comme fait un traitant pour les deniers du roi ; Où qu'ils jettent la main ils font rafles entières ; Ils ne pardonnent pas même au plomb des gouttières ; Et ce sera beaucoup si vous trouvez chez vous, Quand vous y rentrerez, deux gonds et quatre clous.