‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 268 sur 766 · R, ACTE I, SCÈNE II · texte numérisé non relu

R, ACTE I, SCÈNE II

De vous taire deux jours son nom et sa naissance ; Ce secret trop tôt su peut la perdre d'honneur.

DOEANTE.

Je serai cependant aveugle en mon bonheur ? Et d'un si grand bienfait j'ignorerai la source?

CLITON, à Dorante.

Curiosité bas, prenons toujours la bourse. Souvent c'est perdre tout que vouloir tout savoir.

LYSE, à Dorante.

Puis-je la lui donner?

CLITON, à Lyse-

Donne, j'ai tout pouvoir, Quand même ce serait le trésor de Venise.

DORANTE

Tout beau, tout beau, Cliton, il nous faut...

CLITON

Lâcher prise?

Quoi! c'est ainsi, monsieur...

DORANTE

Parleras-tu toujours?

CLITON

Et voulez-vous du ciel renvoyer le secours ?

Accepter de l'argent porte en soi quelque honte.

CLITON

Je m'en charge pour vous, et la prends pour mon

DORANTE , à Lyse. [compte.

Écoute un mot

CLITON , à part.

Je tremble, il va la refuser.

DORANTE

Ta maîtresse m'oblige.

CLITON, à part.

Il en veut mieux user.

DORANTE

Sa courtoisie est extrême et m'étonne ;

Oyons.

Mais...

CLITON, à part.

Le diable de mais !

DORANTE

Mais qu'elle me pardonne...

CLITON, à part.

Je me meurs, je suis mort.

Si j'en change l'effet, Et reçois comme un prêt le don qu'elle me fait.

CLITON, à part.

Je suis ressuscité ; prêt ou non, ne m'importe.

DORANTE , à Cliton, et puis à Lyse-

Prends. Je le lui rendrai même avant que je sorte.

CLITON , à Lyse.

Écoute un mot : tu peux t'en aller à l'instant, Et revenir demain avec encore autant.

Et vous, monsieur, songez à changer de demeure. Vous serez innocent avant qu'il soit une heure.

DORANTE , à Cliton, et puis à I.yse.

Ne me romps plus la tête ; et toi, tarde un moment; J'écris à ta maîtresse un mot de compliment. ( Dorante va écrire sur la table. ) CLITON.

Dirons -nous cependant deux mots de guerre enlyse. [semble?

Disons.

CLITON

Contemple-moi.

LYSE

Toi?

CLITON

Oui, moi. Que t'en semble?

Dis.

Que tout vert et rouge, ainsi qu'un perroquet, Tu n'es que bien en cage, et n'as que du caquet.

CLITON

Tu ris. Cette action, qu'est-elle?

LYSE

Ridicule.

CLITON

Et cette main?

LYSE

De taille à bien ferrer la mule.

CLITON

Cette jambe, ce pied?

LYSE

Si tu sors des prisons, Dignes de t'installer aux Petites-Maisons.

CLITON

Ce front?

LYSE

Est un peu creux.

CLITON

Cette tête?

Un peu folle.

CLITON

Ce ton de voix enfin avec cette parole ?

LYSE

Ah! c'est là que mes sens demeurent étonnés : Le ton de voix est rare, aussi bien que le nez.

CLITON

Je meure, ton humeur me semble si jolie, Que tu vas me résoudre à faire une folie. Touche, je veux t'aimer, tu seras mon souci : Nos maîtres font l'amour, nous le ferons aussi. J'aurai mille beaux mots tous les jours à te dire ; Je coucherai de feux, de sanglots, de martyre; Je te dirai : « Je meurs, je suis dans les abois, «Je brûle...»

LYSE

Et tout cela de ce beau ton de voix ? Ah! si tu m'entreprends deux jours de cette sorte, Mon cœur est déconfit, et je me tiens pour morte;

Page 1