R, ACTE I, SCENE III
Si tu me veux en vie, affaiblis ces attraits,
Et retiens pour le moins la moitié de leurs traits.
CLITON
Tu sais même charmer alors que tu te moques. Gouverne doucement l'âme que tu m'escroques. On a traité mon maître avec moins de rigueur ; On n'a pris que sa bourse, et tu prends jusqu'au lyse. [cœur.
Il est riche, ton maître ?
Assez.
LYSE
Et gentilhomme ?
CLITON
11 le dit.
LYSE
Il demeure?
CLITON
A Paris.
LYSE
Et se nomme ?
DORANTE , fouillant dans la bourse.
Porte-lui cette lettre, et reçois...
CLITON , lui retenant le bras.
Sans compter?
DORANTE
Cette part de l'argent que tu viens d'apporter.
CLITON
Elle n'en prendra pas, monsieur, je vous proteste.
LYSE
Celle qui vous l'envoie en a pour moi de reste.
CLITON
Je vous le disais bien, elle a le cœur trop bon.
Lui pourrai-je, monsieur, apprendre votre nom?
DORANTE
II est dans monbillet. Mais prends, jet'en conjure.
CLITON
Vous faut-il dire encor que c'est lui faire injure ? lyse. [voir.
Vous perdez temps, monsieur, je sais trop mon de- Adieu : dans peu de temps je viendrai vous revoir ; Et porte tant de joie à celle qui vous aime, Qu'elle rapportera la réponse elle-même.
CLITON
Adieu, belle railleuse.
LYSE
Adieu, cher babillard.
DORANTE, CLITON
DORANTE
Cette fille est jolie, elle a l'esprit gaillard.
J'en estime l'humeur, j'en aime le visage ;
Mais plus que tous les deux j'adore son message.
DORANTE
C'est celle dont il vient qu'il en faut estimer ; C'est elle qui me charme, et que je veux aimer.
cliton.
Quoi! vous voulez, monsieur , aimer cette incondorante. [nue ?
Oui, je la veux aimer, Cliton.
CLITON
Sans l'avoir vue ?
DORANTE
Un si rare bienfait en un besoin pressant S'empare puissamment d'un cœur reconnaissant ; Et comme de soi-même il marque un grand mérite, Dessous cette couleur il parle, il sollicite, Peint l'objet aussi beau qu'on le voit généreux ; Et si l'on n'est ingrat, il faut être amoureux.
CLITON
Votre amour va toujours d'un étrange caprice : Dès l'abord autrefois vous aimâtes Clarice ; Celle-ci, sans la voir; mais, monsieur, votre nom, Lui deviez-vous l'apprendre, et si tôt?
DORANTE
Pourquoi non ?
J'ai cru le devoir faire, et l'ai fait avec joie.
CLITON
Il est plus décrié que la fausse monnoie.
Mon nom?
CLITON
Oui, dans Paris, en langage commun.
Dorante et le Menteur à présent ce n'est qu'un ; Et vous y possédez ce haut degré de gloire Qu'en une comédie on a mis votre histoire.
DORANTE
En une comédie?
CLITON
Et si naïvement, Que j'ai cru, la voyant, voir un enchantement. On y voit un Dorante avec votre visage ; On le prendrait pour vous ; il a votre air, votre âge, Vos yeux, votre action, votre maigre embonpoint , Et paraît, comme vous, adroit au dernier point. Comme à l'événement j'ai part à la peinture; Après votre portrait on produit ma figure. Le héros de la farce, un certain Jodelet, Fait marcher après vous votre digne valet; Il a jusqu'à mon nez et jusqu'à ma parole, Et nous avons tous deux appris en même école; C'est l'original même, il vaut ce que je vaux; Si quelque autre s'en mêle , on peut s'inscrire en Et tout autre que lui dans cette comédie [faux; N'en fera jamais voir qu'une fausse copie. Pour Clarice et Lucrèce, elles en ont quelque air.