SÉLEUCUS , ANTIOCHUS
SÉLEUCUS
Est-il une constance à l'épreuve du foudre Dont ce cruel arrêt met notre espoir en poudre?
AiXTIOCHUS.
Est-il un coup de foudre à comparer aux coups Que ce cruel arrêt vient de lancer sur nous ?
SÉLEUCUS
O haines, ô fureurs dignes d'une mégère! O femme, que je n'ose appeler encor mère! Après que tes forfaits ont régné pleinement, Ne saurais-tu souffrir qu'on règne innocemn Quels attraits penses-tu qu'ait pour nous la pou-
[ronne, S'il faut qu'un crime égal parta main nouslack» Et de quelles horreurs nous doit-elle comble) , Si pour monter au trône il faut te ressembler ?
AIXTIOCHUS.
Gardons plus de respect aux droits de la nature, Et n'imputons qu'au sort notre triste aventure : Nous le nommions cruel, mais il nous était Quand il ne nous donnait à combattre que nous. Confidents tout ensemble et rivaux l'un de l'autre, Nous ne concevions point de mal pareil au n Cependant, à nous voir l'un de l'autre rivaux, Nous ne concevions pas la moitié de nos mai.
SÉLEUCUS
Une douleur si sage et si respectueuse, Ou n'est guère sensible, ou guère impétueuse, Et c'est en de tels maux avoir l'esprit bien fort D'en connaître la cause, et l'imputer au sort. Pour moi, je sens les miens avec plus de faible Plus leur cause m'est chère, et plus l'effet 1
[ble Non que pour m'en venger j'ose entreprendre rien ; Je donnerais encor tout mon sang pour le sien : Je sais ce que je dois, mais dans cette contrai Si je retiens mon bras , je laisse aller ma plaii Et j'estime qu'au point qu'elle nous a blessés, Qui ne fait que s'en plaindre a du respect assez. Voyez-vous bien quel est le ministère infâme Qu'ose exiger de nous la haine d'une femme? Voyez-vous qu'aspirant à des crimes nouveaux, De deux princes ses fils elle fait ses bourreaux I Si vous pouvez le voir, pouvez-vous vous en taire?
ANTTOCHUS.
Je vois bien plus encor, je vois qu'elle est ma mère ; Et plus je vois son crime indigne de ce rang, Plus je lui vois souiller la source de mon sang. J'en sens de ma douleur croître la violence: Mais ma confusion m'impose le silence, Lorsque dans ses forfaits sur nos fronts imprimés
RODOGUNE, ACT
A vos premiers regards tous deux ils se rendirent ; Mais un profond respect nous lit taire et brûler; Et ce même respect nous force de parler.
L'heureux moment approche où votre destinée Semble être aucunement à la notre enchaînée, Puisque d'un droit d'aînesse incertain parmi nous La nôtre attend un sceptre, et la vôtre un époux. C'est trop d'indignité que notre souveraine De l'un de ses captifs tienne le nom de reine ; Notre amour s'en offense, et, changeant cette loi, Remet à notre reine à nous choisir un roi. Ne vous abaissez plus à suivre la couronne ; Donnez-la, sans souffrir qu'avec elle on vous donne; Réglez notre destin qu'ont mal réglé les dieux ; Notre seul droit d'aînesse est de plaire à vos yeux : L'ardeur qu'allume en nous une flamme si pure Préfère votre choix au choix de la nature, Et vient sacrifier à votre élection Toute notre espérance et notre ambition.
Prononcez donc, madame, etfaites un monarque: Nous céderons sans honte à cette illustre marque ; Et celui qui perdra votre divin objet Demeurera du moins votre premier sujet ; Son amour immortel saura toujours lui dire Que ce rang près de vous vaut ailleurs un empire ; Il y mettra sa gloire, et, dans un tel malheur, L'heur de vous obéir flattera sa douleur.
RODOGUNE
Princes, je dois beaucoup à cette déférence De votre ambition et de votre espérance; Et j'en recevrais l'offre avec quelque plaisir, Si celles de mon rang avaient droit de choisir. Comme sans leur avis les rois disposent d'elles Pour affermir leur trône ou Unir leurs querelles, Le destin des états est arbitre du leur, Et l'ordre des traités règle tout dans leur cœur. C'est lui que suit le mien, et non pas la couronne : J'aimerai l'un de vous, parce qu'il me l'ordonne ; Du secret révélé j'en prendrai le pouvoir, Et mon amour pour naître attendra mon devoir. N'attendez rien de plus, ou votre attente est vaine. Le choix que vous m'offrez appartient à la reine ; J'entreprendrais sur elle à l'accepter de vous. Peut-être on vous a tu jusqu'où va son courroux ; Mais je dois par épreuve assez bien le connaître Pour fuir l'occasion de le faire renaître. Que n'en ai-je souffert, et que n'a-t-elle osé! Je veux croire avec vous que tout est apaisé; Mais craignez avec moi que ce choix ne ranime Cette haine mourante à quelque nouveau crime : Pardonnez-moi ce mot qui viole un oubli Que la paix entre nous doit avoir établi. Le feu qui semble éteint souvent dort sous la cendre; Oui l'ose réveiller peut s'en laisser surprendre ; Et je mériterais qu'il me put consumer, Si je lui fournissais de quoi se rallumer.
SELEUCUS
Pouvez-vous redouter sa haine renaissante, S'il est en votre main de la rendre impuissante? Faites un roi, madame, et régnez avec lui; Son courroux désarmé demeure sans appui, Et toutes ses fureurs sans effet rallumées Ne pousseront en l'air que de vaines fumées. Mais a-t-elle intérêt au choix que vous ferez, Pour en craindre les maux que vous vous figurez? La couronne est à nous; et, sans lui faire injure, Sans manquer de respect aux droits de la nature, Chacun de nous à l'autre en peut céder sa part, Et rendre à votre choix ce qu'il doit au hasard. Qu'un si faible scrupule en notre faveur cesse : Votre inclination vaut bien un droit d'aînesse, Dont vous seriez traitée avec trop de rigueur, S'il se trouvait contraire aux vœux de votre cœur. On vous applaudirait quand vous seriez à plaindre; Pour vous faire régner ce serait vous contraindre, Vous donner la couronne en vous tyrannisant, Et verser du poison sur ce noble présent. Au nom de ce beau feu qui tous deux nous consume, Princesse, à notre espoir ôtez cette amertume ; Et permettez que l'heur qui suivra votre époux Se puisse redoubler à le tenir de vous.
RODOGUNE
Ce beaufeu vous aveugleautant comme il vousbrûle; Et, tâchant d'avancer, son effort vous recule. Vous croyez que ce choix que l'un et l'autre attend Pourra faire un heureux sans faire un mécontent ; Et moi, quelque vertu que votre cœur prépare, Je crains d'en faire deux si le mien se déclare ; Non que de l'un et l'autre il dédaigne les vœux; Je tiendrais à bonheur d'être à l'un de vous d'eux ; Mais souffrez que je suive enfin ce qu'on m'ordonne : Je me mettrai trop haut s'il faut que je me donne ; Quoique aisément je cède aux ordres de mon roi , Il n'est pas bien aisé de m'obtenir de moi. [vices, Savez-vous quels devoirs, quels travaux, quels ser- Voudront de mon orgueil exiger les caprices ? Par quels degrés de gloire on me peut mériter? En quels affreux périls il faudra vous jeter? Ce cœur vous est acquis après le diadème, Princes ; mais gardez-vous de le rendre à lui-même. Vous y renoncerez peut-être pour jamais Quand je vous aurai dit à quel prix je le mets.
séleucus. [vices
Quels seront les devoirs, quels travaux, quels ser- Dont nous ne vous fassions d'amoureux sacrifices? Et quels affreux périls pourrons-nous redouter, Si c'est par ces degrés qu'on peut vous mériter ?
ANTIOCHUS
Princesse, ouvrez ce cœur, etjugez mieux du nôtre ; Jugez mieux du beau feu qui brûle l'un et l'autre, Et dites hautement à quel prix votre choix Veut faire l'un de nous le plus heureux des rois.