‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 329 sur 766 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

ANTIOCHUS

Que je serais heureux si je n'aimais un frère ! Lorsqu'il ne veut pas voir le mal qu'il se veut faire, Mon amitié s'oppose à son aveuglement : Elle agira pour vous, mon frère, également, Elle n'abusera point de cette violence Que l'indignation fait à votre espérance. La pesanteur du coup souvent nous étourdit : On le croit repoussé quand il s'approfondit; Et quoi qu'un juste orgueil sur l'heure persuade, Qui ne sent point son mal est d'autant plus malade ; Ces ombres de santé cachent mille poisons, Et la mort suit de près ces fausses guérisons. Daignent les justes dieux rendre vain ce présage! Cependant allons voir si nous vaincrons l'orage, Et si, contre l'effort d'un si puissant courroux, La nature et l'amour voudront parler pour nous.

RODOf.UNE, ACTE

Et jugeant par leur prix de leur possession, J'éteins enfin ma flamme et mon ambition, Et je vous céderais l'un et l'autre avec joie, Si, dans la liberté que le ciel me renvoie, La crainte de vous faire un funeste présent Ne me jetait dans l'âme un remords trop cuisant. Dérobons-nous, mon frère, à ces âmes cruelles, Et laissons-les sans nous achever leurs querelles.

ANTIOCHUS

Comme j'aime beaucoup, j'espère encore un peu. L'espoir ne peut s'éteindre où brûle tant de feu ; Et son reste confus me rend quelques lumières Pour juger mieux que vous de ces âmes si fières. Croyez-moi, l'une et l'autre a redouté nos pleurs : Leur fuite à nos soupirs a dérobé leurs cœurs ; Et si tantôt leur haine eût attendu nos larmes, Leur haine à nos douleurs aurait rendu les armes.

SÉXEUCUS.

Pleurez donc à leurs yeux, gémissez, soupirez. Et je craindrai pour vous ce que vous espérez. Quoi qu'en votre faveur vos pleurs obtiennent Il vous faudra parer leurs haines mutuelles, [d'elles, Sauvez l'une de l'autre ; et peut-être leurs coups, Vous trouvant au milieu, ne perceront que vous : C'est ce qu'il faut pleurer. Ni maîtresse ni mère N'ont plus de choix ici ni de lois à nous faire ; Quoi que leur rage exige ou de vous ou de moi, Rodogune est à vous, puisque je vous fais roi, Epargnez vos soupirs près de l'une et de l'autre, .l'ai trouvé mon bonheur, saisissez-vous du vôtre : Je n'en suis point jaloux ; et ma triste amitié Ne le verra jamais que d'un œil de pitié.

ÏM

Page 1