‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 331 sur 766 · HODOGUNE, ACTE IV, SCÈNE · texte numérisé non relu

HODOGUNE, ACTE IV, SCÈNE

S'il vous explique mal ce qu'il en doit attendre, 11 emprunte ma voix pour se mieux faire entendre. Une seconde fois il vous le dit pour moi : Prince, il faut le venger.

ANTIOCHUS

J'accepte cette loi.

Nommez les assassins, et j'y cours.

BODOGUNE.

Quel mystère Vous fait, en l'acceptant, méconnaître une mère ?

ANTIOCHUS

Ah ! si vous ne voulez voir finir nos destins, Nommez d'autres vengeurs ou d'autres assassins.

BODOGUNE.

Ah ! je vois trop régner son parti dans votre âme; Prince, vous le prenez.

ANTIOCHUS

Oui, je le prends, madame, Et j'apporte à vos pieds le plus pur de son sang Que la nature enferme en ce malheureux flanc.

Satisfaites vous-même à cette voix secrète Dont la vôtre envers nous daigne être l'interprète : Exécutez son ordre; et hâtez-vous sur moi De punir une reine et de venger un roi ; Mais quitte par ma mort d'un devoir si sévère, Écoutez-en un autre en faveur de mon frère. De deux princes unis à soupirer pour vous Prenez l'un pour victime, et l'autre pour époux ; Punissez un des fils des crimes de la mère, Mais payez l'autre aussi des services du père ; Et laissez un exemple à la postérité Et de rigueur entière, et d'entière équité. Quoi ! n'écouterez-vous ni l'amour ni la haine ? Nepourrai-je obtenir ni salaire ni peine? Ce cœur qui vous adore, et que vous dédaignez...

BODOGUNE.

Hélas, prince!

ANTIOCHUS

Est-ce eucor le roi que vous plaignez ? Ce soupir ne va-t-il que vers l'ombre d'un père ?

BODOGUNE.

Allez, ou pour le moins rappelez votre frère : Le combat pour mon âme était moins dangereux Lorsque je vous avais à combattre tous deux : Vous êtes plus fort seul que vous n'étiez ensemble, Je vous bravais tantôt, et maintenant je tremble. J'aime ; n'abusez pas, prince, de mon secret : Au milieu de ma haine il m'échappe à regret; Mais enfin il m'échappe, et cette retenue Ne peut plus soutenir l'effort de votre vue. [roux, Oui, j'aime un de vous deux malgré ce grand cour- Et ce dernier soupir dit assez que c'est vous. Un rigoureux devoir à cet amour s'oppose : >e m'en accusez point, vous en êtes la cause;

Vous l'avez fait renaître en me pressant d'un choix Qui rompt de vos traités les favorables lois. D'un père mort pour moi voyez le sort étrange : Si vous me laissez libre, il faut que je le venge ; Et mes feux dans mon âme ont beau s'en mutiner, Ce n'est qu'à ce prix seul que je puis me donner : Mais ce n'est pas de vous qu'il faut que je l'attende ; Votre refus est juste autant que ma demande. A force de respect votre amour s'est trahi. Je voudrais vous haïr s'il m'avait obéi ; Et je n'estime pas l'honneur d'une vengeance Jusqu'à vouloir d'un crime être ia récompense. Rentrons donc sous les lois que m'impose la paix, Puisque m'en affranchir c'est vous perdre à jamais. Prince, en votre faveur je ne puis davantage : L'orgueil de ma naissance enfle encor mon courage, Et quelque grand pouvoir que l'amour ait sur moi, Je n'oublîrai jamais que je me dois un roi. Oui, malgré mon amour, j'attendrai d'une mère Que le trône me donne ou vous ou votre frère. Attendant son secret vous aurez mes désirs ; Et s'il le fait régner, vous aurez mes soupirs : C'est tout ce qu'à mes feux ma gloire peut permettre, Et tout ce qu'à vos feux les miens osent promettre.

Que voudrai s-je de plus ? son bonheur est le mien ; Rendez heureux ce frère, et je ne perdrai rien. L'amitié le consent, si l'amour l'appréhende. Je bénirai le ciel d'une perte si grande ; Et quittant les douceurs de cet espoir flottant, Je mourrai de douleur, mais je mourrai content.

BODOGUNE.

Et moi, si mon destin entre ses mains me livre, Pour un autre que vous s'il m'ordonne de vivre, Mon amour... Mais adieu ; mon esprit se confond. Prince, si votre flamme à la mienne répond, Si vous n'êtes ingrat à ce cœur qui vous aime, Ne me revoyez point qu'avec le diadème.

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