‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 344 sur 766 · RODOGUNE, ACTE V, SCENE IV · texte numérisé non relu

RODOGUNE, ACTE V, SCENE IV

Je ne m'étonne point de voir que votre haine Pour me faire coupable a quitté Timagène. Au moindre jour ouvert de tout jeter sur moi, Son récit s'est trouvé digue de votre foi. Vous l'accusiez pourtant, quand votre âme alarmée Craignait qu'en expirant ce fils vous eût nommée : Mais de ses derniers mots voyant le sens douteux, Vous avez pris soudain le crime entre nous deux. Certes, si vous voulez passer pour véritable Que l'une de nous deux de sa mort soit coupable, Je veux bien par respect ne vous imputer rien; Mais votre bras au crime est plus fait que le mien; Et qui sur un époux fit son apprentissage A bien pu sur un fils achever son ouvrage. Je ne dénîrai point, puisque vous le savez, De justes sentiments dans mon aine élevés : Vous demandiez mon sang ; j'ai demandé le vôtre: Le roi sait quels motifs ont poussé l'une et l'autre ; -Comme par sa prudence il a tout adouci, Il vous connaît peut-être, et me connaît aussi.

(à Antiochus.) Seigneur, c'est un moyen de vous être bien chère Que pour don nuptial vous immoler un frère : On fait plus; on m'impute un coup si plein d'horreur, Pour me faire un passage à vous percer le cœur.

(à Cléopâtre. ) Où fuirais-je de vous après tant de furie, Madame? et que ferait toute votre Syrie, Où seule et sans appui contre vos attentats, Je verrais?... Mais, seigneur, vous ne m'écoutezpas!

ANTIOCHUS

Non, je n'écoute rien ; et dans la mort d"un frère Je ne veux point juger entre vous et ma mère : Assassinez un fils, massacrez un époux, Je ne veux me garder ni d'elle ni de vous. Suivons aveuglément ma triste destinée; Pour m'exposer à tout achevons Phy menée. Cher frère, c'est pour moi le chemin du trépas : La main qui t'a percé ne m'épargnera pas; Je cherche à te rejoindre, et non à m'en défendre, Et lui veux bien donner tout lieu de me surprendre : Heureux si sa fureur qui me prive de toi Se fait bientôt connaître en achevant sur moi, Et si du ciel, trop lent à la réduire en poudre. Son crime redoublé peut arracher la foudre! Donnez-moi...

RODOGUNE , l'empêchant de prendre la coupe. Quoi! seigneur!

ANTIOCHUS

Vous m'arrêtez en vain :

Donnez.

RODOGUNE

Ah ! gardez-vous de l'une et l'autre main ! Cette coupe est suspecte, elle vient de la reine; Craignez de toutes deux quelque secrète haine.

CLEOPATRE

Qui m'épargnait tantôt ose enfin m'accuser?

RODOGUNE

De toutes deux, madame, il doit tout refuser. Je n'accuse personne, et vous tiens innocente; Mais il en faut sur l'heure une preuve évidente : Je veux bien à mon tour subir les mêmes lois. On ne peut craindre trop pour le salut des rois. Donnez donc cette preuve ; et, pour toute réplique, Faites faire un essai par quelque domestique.

CLEOPATRE , prenant la coupe.

Je le ferai moi-même. Eh bien ! redoutez-vous Quelque sinistre effet encor de mon courroux? J'ai souffert cet outrage avecque patience.

ANTIOCHUS, prenant la coupe des mains de Cléopâtre,

après qu'elle a bu. Pardonnez-lui, madame, un peu de défiance : Comme vous l'accusez, elle fait son effort A rejeter sur vous l'horreur de cette mort ; Et soit amour pour moi, soit adresse pour elle, Ce soin la fait paraître un peu moins criminelle. Pour moi, qui ne vois rien, dans letroubleoùje suis, Qu'un gouffre de malheurs, qu'un abîme d'ennuis, Attendant qu'en plein jour ces vérités paraissent, J'en laisse la vengeance aux dieux qui la connais - Et vais sans plus tarder... [sent,

RODOGUiXE.

Seigneur, voyez ses yeux Déjà tout égarés, troubles et furieux, Cette affreuse sueur qui court sur son visage, Cette gorgequi s'enfle. Ah ! bons dieux ! quelle rage ! Pour vous perdre après elle, elle a voulu périr. ANTIOCHUS, rendant la coupe à Laonicc ou à quelque autre.

N'importe, elle est ma mère, il faut la secourir.

CLEOPATRE

Va, tu me veux en vain rappeler à la vie ; Ma haine est trop fidèle, et m'a trop bien servie : Elle a paru trop tôt pour te perdre avec moi ; C'est le seul déplaisir qu'en mourant je recoi ; Mais j'ai cette douceur dedans cette disgrâce De ne voir point régner ma rivale en ma place. Règne; de crime en crime enfin te voilà roi. Je t'ai défait d'un père et d'un frère, et de moi : Puisse le ciel tous deux vous prendre pour victimes, Et laisser choir sur vous les peines de mes crimes ! Puissiez-vous ne trouver dedans votre union Qu'horreur, que jalousie, et que confusion ! Et, pour vous souhaitertousles malheurs ensemble, Puisse naître de vous un fils qui me ressemble !

ANTIOCHUS

Ah! vivez pour changer cette haine en amour.

Je maudirais les dieux s'ils me rendaient le jour. Qu'on m'emporte d'ici : je me meurs. Laonice, Si tu veux m'obliger par un dernier service,

EXAMEN DE RODOGUNE

Après les vains efforts de mes inimitiés, Sauve-moi de l'affront de tomber à leurs pieds. (Elle s'en va, et Laonice lui aide à marcher.) ORONTE.

Dans les justes rigueurs d'un sort si déplorable, Seigneur, le juste ciel vous est bien favorable; Il vous a préservé, sur le point de périr, Ou danger le plus grand que vous pussiez courir; Et par un digne effet de ses faveurs puissantes, La coupable est punie et vos mains innocentes.

ANTIOCHUS

Oronte, je ne sais, dans son funeste sort,

Qui m'afflige le plus, ou sa vie, ou sa mort ; [pie :

L'une et l'autre a pour moi des malheurs sans exem-

Plaignez mon infortune. Et vous, allez au temple

Y changer l'allégresse en un deuil sans pareil,

La pompe nuptiale en funèbre appareil ;

Et nous verrons après, par d'autres sacrifices,

Si les dieux voudront être à nos vœux plus propices.

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