ORONTE
Votre sincérité s'y fait assez paraître, Madame ; et j'en ferai récit au roi mon maître.
CLÉOPATRE
L'hymen est maintenant notre plus cher souci. L'usage veut, mon fils, qu'on le commence ici : Piecevez de ma main la coupe nuptiale, Pour être après unis sous la foi conjugale; Puisse-t-elle être un gage, envers votre moitié, De votre amour ensemble et de mon amitié !
ANTIOCHUS, prenant la coupe.
Ciel ! que ne dois-je point aux bontés d'une mère !
CLÉOPATRE
Le temps presse, et votre heur d'autant plus se dif-
AÏST10CHUS, à Rodogune. [fère.
Madame, hâtons donc ces glorieux moments : Voici l'heureux essai de nos contentements. Mais si mon frère était le témoin de ma joie...
CLÉOPATRE
C'est être trop cruel de vouloir qu'il la voie : Ce sont des déplaisirs qu'il fait bien d'épargner ; Et sa douleur secrète a droit de l'éloigner.
ANTIOCHUS
Il m'avait assuré qu'il la verrait sans peine. Mais n'importe, achevons.
CLÉOPATRE, ANTIOCHUS, RODOGUNE, ORONTE, TIMAGÈNE, LAONICE, troupe.
TIMAGÈNE
Ah ! seigneur !
CLÉOPATRE
Ti m a gène, Quelle est votre insolence !
TIMAGÈNE
Ah ! madame !
ANTIOCHUS, rendant la coupe à Laonice.
Parlez.
TIMAGÈNE
Souffrez pour un moment que mes sens rappelés...
E V, SCENE IV
ANTIOCHUS
Qu'est-il donc arrivé?
TIMAGÈNE
Le prince votre frère...
ANTIOCHUS
Quoi! se voudrait-il rendre à mon bonheur contraire?
TIMAGÈNE
L'ayant cherché longtemps afin de divertir L'ennui que de sa perte il pouvait ressentir, Je l'ai trouvé, seigneur, au bout de cette allée Où la clarté du ciel semble toujours voilée. Sur un lit de gazon, de faiblesse étendu, Il semblait déplorer ce qu'il avait perdu ; Son âme à ce penser paraissait attachée; Sa tête sur un bras languissamment penchée, Immobile et rêveur, en malheureux amant ..
ANTIOCHUS
Enfin, que faisait-il? Achevez promptement.
TIMAGÈNE
D'une profonde plaie en l'estomac ouverte
Son sang à gros bouillons sur cette couche verte...
CLÉOPATRE
Il est mort?
TIMAGÈNE
Oui, madame.
CLÉOPATRE
Ah ! destins ennemis, Qui m'enviez le bien que je m'étais promis, Voilà le coup fatal que je craignais dans l'âme, Voilà le désespoir où l'a réduit sa flamme. Pour vivre en vous perdant il avait trop d'amour, Madame, et de sa main il s'est privé du jour.
TIMAGÈNE , à Cléopàtre.
Madame, il a parlé; sa main est innocente.
CLÉOPATRE , à Timagène.
La tienne est donc coupable, et ta rage insolente, Par une lâcheté qu'on ne peut égaler, L'ayant assassiné, le fait encor parler !
ANTIOCHUS
Timagène, souffrez la douleur d'une mère, Et les premiers soupçons d'une aveugle colère. Comme ce coup fatal n'a point d'autres témoins , J'en ferais autant qu'elle, à vous connaître moins. Mais que vous a-t-il dit ? Achevez, je vous prie.
TIMAGÈNE
Surpris d'un tel spectacle, à l'instant je m'écrie ; Et soudain à mes cris, ce prince, en soupirant, Avec assez de peine entr'ouvre un œil mourant ; Et ce reste égaré de lumière incertaine Lui peignant son cher frère au lieu de Timagène, Rempli de votre idée, il m'adresse pour vous Ces mots où l'amitié règne sur le courroux :
« Une main qui nous fut bien chère « Venge ainsi le refus d'un coup trop inhumain.
« Régnez; et surtout, mon cher frère,
« Gardez-vous de la même main.
288 UODOGUNE, AC
« C'est... » La Parque à ce mot lui coupe la parole; Sa lumière s'éteint, et son âme s'envole ; Et moi, tout effrayé d'un si tragique sort, J'accours pour vous en faire un funeste rapport.
antiochus. [que,
Rapport vraiment funeste, et sort vraiment tragi- Qui va changer en pleurs l'allégresse publique. 0 frère, plus aimé que la clarté du jour! O rival, aussi cher que m'était mon amour! Je te perds, et je trouve en ma douleur extrême Vn malheur dans ta mort plus grand que ta mort O de ses derniers mots fatale obscurité ! [même. En quel gouffre d'horreur m'as-tu précipité? Quand j'y pense chercher la main qui l'assassine, Je m'impute à forfait tout ce que j'imagine; Mais aux marques enfin que tu m'en viens donner, Fatale obscurité! qui dois-je en soupçonner?
« Une main qui nous fut bien chère ? » Madame, est-ce la vôtre, ou celle de ma mère? Vous vouliez toutes deux un coup trop inhumain; Nous vous avons tous deux refusé notre main : Oui de vous s'est vengée ? est-ce l'une, est-ce l'autre, Qui fait agir la sienne au refus de la nôtre? Est-ce vous qu'en coupable il me faut regarder? Est-ce vous désormais dont je me dois garder * ?
CLÉOPATRE
Quoi ! vous me soupçonnez ?
RODOGUNE
Quoi ! je vous suis suspecte ?
ANTIOCRUS.
Je suis amant et fils, je vous aime et respecte; Mais quoi que sur mon cœur puissent des noms si A ces marques enfin je ne connais que vous, [doux, As-tu bien entendu? dis-tu vrai, Timagène?
TIMAGÈNE
Avant qu'en soupçonner la princesse ou la reine, Je mourrais mille fois; mais enfin mon récit Contient, sans rien de plus, ce que le prince a dit.
antiochus:
D'un et d'autre côté l'action est si noire, Que n'en pouvant douter, je n'ose encor la croire.
O quiconque des deux avez versé son sang, Ne vous préparez plus à me percer le flanc. Nous avons mal servi vos haines mutuelles, Aux jours l'une de l'autre également cruelles; Mais si j'ai refusé ce détestable emploi, Je veux bien vous servir toutes deux contre moi : Qui que vous soyez donc, recevez une vie Que déjà vos fureurs m'ont à demi ravie.
BODOGUNE.
\h ! seigneur, arrêtez.
TIMAGÈNE
Seigneur, que faites-vous?
1. Il n'y a point de situation plus forte, au théâtre ; il n'y en a point où l'on ait porté plus loin la terreur.
TE V, SCENE IV
ANTIOCHUS
Je sers ou l'une ou l'autre, et je préviens ses coups
CLÉOPATRE
Vivez, régnez heureux.
ANTIOCHUS
Otez-moi donc de doute, Et montrez-moi la main qu'il faut que je redoute, Qui pour m'assassiner ose me secourir, Et me sauve de moi pour me faire périr. Puis-je vivre et traîner cette gêne éternelle, Confondre l'innocente avec la criminelle, A7ivre, et ne pouvoir plus vous voir sans m'alarmer? Vous craindre toutes deux, toutes deux vous aimer? Vivre avec ce tourment, c'est mourir à toute heure. Tirez-moi de ce trouble, ou souffrez que je meure, Et que mon déplaisir, par un coup généreux, Épargne un parricide à l'une de vous deux.
CLÉOPATRE
Puisque le même jour que ma main vous couronne Je perds un de mes fils , et l'autre me soupçonne; Qu'au milieu de mes pleurs, qu'il devrait essuyer, Son peu d'amour me force à me justifier; Si vous n'en pouvez mieux consoler une mère Qu'en la traitant d'égal avec une étrangère, Je vous dirai, seigneur (car ce n'est plus à moi A nommer autrement et mon juge et mon roi ), Que vous voyez l'effet de cette vieille haine Qu'en dépit de la paix me garde l'inhumaine, Qu'en son cœur du passé soutient le souvenir, Et que j'avais raison de vouloir prévenir. Elle a soif de mon sang, elle a voulu répandre : J'ai prévu d'assez loin ce que j'en viens d'apprendre; Mais je vous ai laissé désarmer mon courroux. ( à Rodogune. ) Sur la foi de ses pleurs je n'ai rien craint de vous, Madame; mais ô dieux! quelle rage est la vôtre! Quand je vous donne un fils vous assassinez l'autre, Et m'enviez soudain Punique et faible appui Qu'une mère opprimée eut pu trouver en lui! Quand vous m'accablerez, où sera mon refuge ? Si je m'en plains au roi, vous possédez mon juge; Et s'il m'ose écouter, peut-être, hélas! en vain Il voudra se garder de cette même main. Enfin je suis leur mère, et vous leur ennemie; J'ai recherché leur gloire, et vous leur infamie ; Et si je n'eusse aimé ces fils que vous m'ôtez, Votre abord en ces lieux les eût déshérités, C'est à lui maintenant, en cette concurrence; ■ A régler ses soupçons sur cette différence, A voir de qui des deux il doit se défier, Si vous n'avez un charme à vous justifier.
ROUOGUNE , à Cléopâlre.
Je me défendrai mal : l'innocence étonnée Ne peut s'imaginer qu'elle soit soupçonnée, Et n'ayant rien prévu d'un attentat si grand, Oui l'en veut accuser sans peine la surprend,