CRÉON, CREUSE, CLÉONE
CREUSE
Où fuyez-vous de moi, cher auteur de mes jours? Fuyez-vous l'innocente et malheureuse source D'où prennent tant de maux leur effroyahle course? Ce feu qui me consume et dehors et dedans Vous venge-t-il trop peu de mes vœux imprudents ?
Je ne puis excuser mon indiscrète envie Qui donne le trépas à qui je dois la vie : Mais soyez satisfait des rigueurs de mon sort, Et cessez d'ajouter votre haine à ma mort. L'ardeur qui me dévore, et que j'ai méritée, Surpasse en cruauté l'aigle de Prométhée, Et je crois qu'Ixion au choix des châtiments Préférerait sa roue à mes embrasements.
CRÉON
Si ton jeune désir eut beaucoup d'imprudence, Ma fille , j'y devais opposer ma défense. Je n'impute qu'à moi l'excès de mes malheurs, Et j'ai part en ta faute ainsi qu'en tes douleurs. Si j'ai quelque regret, ce n'est pas à ma vie, Que le déclin des ans m'aurait bientôt ravie : La jeunesse des tiens, si beaux, si florissants, Me porte au fond du cœur des coups bien plus pres- Ma fille, c'est donc là ce royal hyménée [sants. Dont nous pensions toucher la pompeuse journée ! La Parque impitoyable en éteint le flambeau, Et pour lit nuptial il te faut un tombeau ! [mes, Ah! rage, désespoir, destins, feux, poisons, char- Tournez tous contre moi vos plus cruelles armes : S'il faut vous assouvir par la mort de deux rois , Faites en ma faveur que je meure deux fois, Pourvu que mes deux morts emportent cette grâce De laisser ma couronne à mon unique race, Et cet espoir si doux qui m'a toujours flatté, De revivre à jamais en sa postérité.
CREUSE
Cléone/ soutenez, je chancelle, je tombe ; Mon reste de vigueur sous mes douleurs succombe ; Je sens que je n'ai plus à souffrir qu'un moment. Ne me refusez pas ce triste allégement, [re,
Seigneur; et si pour moi quelque amour vous demeu- Entre vos bras mourants permettez que je meure. Mes pleurs arroseront vos mortels déplaisirs : Je mêlerai leurs eaux à vos brûlants soupirs. Ah ! je brûle, je meurs, je ne suis plus que flamme ; De grâce , hâtez-vous de recevoir mon âme. Quoi ! vous vous éloignez !
CREON
Oui, je ne verrai pas, Comme un lâche témoin , ton indigne trépas : Il faut, ma fille, il faut que ma main me délivre De l'infâme regret de t'avoir pu survivre. Invisible ennemi , sors avecque mon sang.
( Il se lue d'un coup de poignard.)
CREUSE
Courez à lui, Cléone ; il se perce le flanc.
CRÉON
Retourne ; c'en est fait. Ma fille, adieu; j'expire, Et ce dernier soupir met fin à mon martyre : Je laisse à ton Jason le soin de nous venger.
CREUSE
Vain et triste confort ! soulagement léger ! Mon père...
CLÉONE
Il ne vit plus ; sa grande âme est partie.
CREUSE
Donnez donc à la mienne une même sortie ; Apportez-moi ce fer qui, de ses maux vainqueur, Est déjà si savant à traverser le cœur. Ah ! je sens fer, et feux, et poison, tout ensemble ; Ce que souffrait mon père à mes peines s'assemble, Hélas ! que de douceur aurait un prompt trépas ! Dépêchez-vous, Cléone; aidez mon faible bras.
CLÉONE
Ne désespérez point : les dieux, plus pitoyables, A nos justes clameurs se rendront exorables , Et vous conserveront, en dépit du poison, Et pour reine à Corinthe , et pour femme à Jason, Il arrive, et, surpris, il change de visage ; Je lis dans sa pâleur une secrète rage , Et son étonnement va passer en fureur,