‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 362 sur 766 · MARTI AN, LÉONTINE, EUDOXE · texte numérisé non relu

MARTI AN, LÉONTINE, EUDOXE

MARTI AN

Madame, pour laisser toute sa dignité

A ce dernier effort de générosité,

Je crois que les raisons que vous m'avez données

M'en ont seules caché le secret tant d'années.

D'autres soupçonneraient qu'un peu d'ambition,

Du prince Martian voyant la passion,

Pour lui voir sur le trône élever votre fille.

liï IIËKACLIUS, AG

Aurait voulu laisser l'empire en sa famille, Et me faire trouver un tel destin plus doux Dans l'éternelle erreur d'être sorti de vous : Mais je tiendrais à crime une telle pensée. Je me plains seulement d'une ardeur insensée, D'un détestable amour que pour ma propre sœur Vous-même vous avez allumé dans mon cœur. Quel dessein faisiez-vous sur cet aveugle inceste?

LÉONTINE

Je vous aurais tout dit avant ce nœud funeste ; Et je le craignais peu, trop sure que Phocas, Ayant d'autres desseins, ne le souffrirait pas.

Je voulais donc, seigneur, qu'une flamme si belle Portât votre courage aux vertus dignes d'elle, Et que votre valeur l'ayant su mériter, Le refus du tyran vous pût mieux irriter. Vous n'avez pas rendu mon espérance vaine : J'ai vu dans votre amour une source de haine ; Et j'ose dire encor qu'un bras si renommé Peut-être aurait moins fait si le cœur n'eût aimé. Achevez donc, seigneur; et puisque Pulchérie Doit craindre l'attentat d'une aveugle furie...

MARTIAN

Peut-être il vaudrait mieux moi-même la porter A ce que le tyran témoigne en souhaiter : Son amour, qui pour moi résiste à sa colère, N'y résistera plus quand je serai son frère. Pourrais-je lui trouver un plus illustre époux?

LÉONTINE

Seigneur, qu'allez-vous faire ? et que me dites-vous ?

MARTIAN

Que peut-être, pour rompre un si digne hyménée, J'expose à tort ma tête avec ma destinée, Et fais d'Héraclius un chef de conjurés Dont je vois les complots encor mal assurés. Aucun d'eux du tyran n'approche la personne ; Et quand même l'issue en pourrait être bonne, Peut-être il m'est honteux de reprendre l'état Par l'infâme succès d'un lâche assassinat; Peut-être il vaudrait mieux en tête d'une armée Faire parler pour moi toute ma renommée, Et trouver à l'empire un chemin glorieux Pour venger mes parents d'un bras victorieux. C'est dont je vais résoudre avec cette princesse, Pour qui non plus l'amour, mais le sang m'intéresse . Vous, avec votre Eudoxe...

LÉONTINE

Ah ! seigneur, écoutez.

MARTIAN

J'ai besoin de conseils dans ces difficultés; Mais, à parler sans fard , pour écouter les vôtres, Outre mes intérêts, vous en avez trop d'autres. Je ne soupçonne point vos vœux ni votre foi ; Mais je ne veux d'avis que d'un cœur tout à moi. Adieu.

LÉONTINE, EEDOXE.

LÉONTINE

Tout me confond, tout me devient contraire. Je ne fais rien du tout, quand je pense tout faire ; Et, lorsque le hasard me flatte avec excès, Tout mon dessein avorte au milieu du succès : j II semble qu'un démon funeste à sa conduite j Des beaux commencements empoisonne la suite. j Ce billet, dont je vois Martian abusé, I Fait plus en ma faveur que je n'aurais osé : l II arme puissamment le fds contre le père ; j Mais, comme il a levé le bras en qui j'espère, Sur le point de frapper, je vois avec regret Que la nature y forme un obstacle secret. La vérité le trompe, et ne peut le séduire; Il sauve en reculant ce qu'il croit mieux détruire ; Il doute, et, du côté que je le vois pencher, Il va presser l'inceste au lieu de l'empêcher.

EUDOXE

Madame, pour le moins vous avez connaissance De l'auteur de ce bruit, et de mon innocence ; Mais je m'étonne fort de voir à l'abandon Du prince Héraclius les droits avec le nom. Ce billet confirmé par votre témoignage, Pour monter dans le trône est un grand avantage. Si Martian le peut sous ce titre occuper, Pensez-vous qu'il se laisse aisément détromper, Et qu'au premier moment qu'il vous verra dédire Aux mains de son vrai maître il remette l'empire ?

LÉONTINE

Vous êtes curieuse, et voulez trop savoir. N'ai-je pas déjà dit que j'y saurai pourvoir? Tâchons, sans plus tarder, à revoir Exupère, Pour prendre en ce désordre un conseil salutaire.

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