‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 369 sur 766 · HÉRACLIUS, EUDOXE · texte numérisé non relu

HÉRACLIUS, EUDOXE

HÉRACLIUS

Vous avez grand sujet d'appréhender pour elle : Phocas au dernier point la tiendra criminelle; Et je le connais mal, ou, s'il la peut trouver, Il n'est moyen humain qui puisse la sauver. Je vous plains, chère Eudoxe, et non pas votre mère : Elle a bien mérité ce qu'a fait Exupère; Il trahit justement qui voulait me trahir.

EUDOXE

Vous croyez qu'à ce point elle ait pu vous haïr, Vous pour qui son amour a forcé la nature?

HÉRACLIUS

Comment voulez-vous donc nommer son imposture? M'empêcher d'entreprendre, et,parunfaux rapport, Confondre en Martian et mon nom et mon sort; Abuser d'un billet que le hasard lui donne; Attacher de sa main mes droits à sa personne, Et le mettre en état, dessous sa bonne foi, De régner en ma place, ou de périr pour moi :

HÉRACLIUS, AGI

Madame, est-ce en effet me rendre un grand service ?

EUDOXE

Eut-elle démenti ce billet de Maurice?

P^t Feùt-elle pu faire, à moins que révéler Ce que surtout alors il lui fallait celer? Quand Martian par là n'eut pas connu son père, C'était vous hasarder sur la foi d'Exupère : Elle en doutait, seigneur; et, par l'événement, Vous voyez que son zèle en doutait justement. Sûre en soi des moyens de vous rendre l'empire, Qu'à vous-même jamais elle n'a voulu dire, Elle a sur Martian tourné le coup fatal De l'épreuve d'un cœur qu'elle connaissait mal. Seigneur, où seriez-vous sans ce nouveau service ?

HÉRACLIUS

Qu'importe qui des deux on destine au supplice? Qu'importe, Martian, vu ce que je te doi, Qui trahisse mon sort, d'Exupère ou de moi ? Si l'on ne me découvre, il faut que je m'expose; Et l'un et l'autre enfin ne sont que même chose, Sinon qu'étant trahi je mourrais malheureux, Et que, m'offrant pour toi, je mourrai généreux.

EUDOXE

Quoi ! pour désabuser une aveugle furie, Rompre votre destin, et donner votre vie!

HÉRACLIUS

Vous êtes plus aveugle encore en votre amour. Périra-t-il pour moi quand je lui dois le jour? Et lorsque sous mon nom il se livre à sa perte, ïiendrai-je sous le sien ma fortune couverte? S'il s'agissait ici de le faire empereur, Je pourrais lui laisser mon nom et son erreur; Mais conniver en lâche à ce nom qu'on me vole, Quand son père à mes yeux au lieu de moi l'immole ! Souffrir qu'il se trahisse aux rigueurs de mon sort! Vivre par son supplice, et régner par sa mort!

EUDOXE

Ah ! ce n'est pas, seigneur, ce que je vous demande ! De cette lâcheté l'infamie est trop grande. Montrez-vous pour sauver ce héros du trépas; Mais montrez-vous en maître, et ne vous perdezpas : Pvallumez cette ardeur où s'opposait ma mère, Garantissez le fils par la perte du père ; Et, prenant à l'empire un chemin éclatant, Montrez Héraclius au peuple qui l'attend.

HÉRACLIUS

Il n'est plus temps, madame, un autre a pris ma Sa prison a rendu le peuple tout de glace : [place. Déjà préoccupé d'un autre Héraclius , Dans l'effroi qui le trouble il ne me croira plus ; Et ne me regardant que comme un fils perfide, 11 aura de l'horreur de suivre un parricide. Mais quand même il voudrait seconder mes desseins, Le tyran tient déjà Martian en ses mains.

S'il voit qu'en sa faveur je marche à force ouverte,

Piqué de ma révolte, il hâtera sa perte,

Et croira qu'en m'ôtant l'espoir de le sauver,

Il m'ôtera l'ardeur qui me fait soulever.

N'en parlons plus ; en vain votre amour me retarde,

Le sort d Héraclius tout entier me regarde.

Soit qu'il faille régner, soit qu'il faille périr,

Au tombeau comme au trône on me verra courir.

Mais voici le tyran, et son traître Exupère.

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