‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 383 sur 766 · BILLET DE CONSTANTINE · texte numérisé non relu

BILLET DE CONSTANTINE

PULCHÉRIE Ht.

« Parm i tant de malheurs mon bonheur est étrange : « Après avoir donné son fils au lieu du mien', « Léontine à mes yeux, par un second échange, « Donne encor à Phocas mon fils au lieu du sien. « Vous qui pourrez douter d'un si rare service, « Sachez qu'elle a deux fois trompé notre tyran : « Celui qu'on croit Léonce est le vrai Martian, « Et le faux Martian est vrai fils de Maurice.

« COXSTANTINE. »

PULCHÉRIE, à Héraclius.

Ah ! vous êtes mon frère !

HÉRACLIUS, à Pulchérie.

Et c'est heureusement Que le trouble éclairci vous rend à votre amant.

LÉONTINE, à Héraclius.

Vous en saviez assez pour éviter l'inceste,

Et non pas pour vous rendre un tel secret funeste.

(à Martian.)

Mais pardonnez, seigneur, à mon zèle parfait Ce que j'ai voulu faire, et ce qu'un autre a fait.

MARTIAN

Je ne m'oppose point à la commune joie; Mais souffrez des soupirs que la nature envoie. Quoique jamais Phocas n'ait mérité d'amour, Un fils ne peut moins rendre à qui l'a mis au jour : Ce n'est pas tout d'un coup qu'à ce titre on renonce.

HÉRACLIUS

Donc, pour mieux l'oublier, soyez encor Léonce; Sous ce nom glorieux aimez ses ennemis, Et meure du tyran jusqu'au nom de son fils !

(à Eudoxe.) Vous, madame, acceptez et ma main et l'empire En échange d'un cœur pour qui le mien soupire.

EUDOXE, à Héraclius.

Seigneur, vous agissez en prince généreux.

HÉRACLTUS, à Exupère et Amintas.

Et vous dont la vertu me rend ce trouble heureux, Attendant les effets de ma reconnaissance, Reconnaissons, amis, la céleste puissance ; Allons lui rendre hommage, et, d'un esprit content, Montrer Héraclius au peuple qui l'attend.

FIN D7IIEUACL1US.

EXAMEN D'UÉRACLIUS.

EXAMEN D'UÉRACLIUS.

Cette tragédie a encore plus d'effort d'invention que celle de Rodogune , et je puis dire que c'est un heureux original dont il s'est fait beaucoup de belles copies sitôt qu'il a paru. Sa conduite diffère de celle-là, en ce que les narrations qui lui donnent jour sont pratiquées par occasion en divers lieux avec adresse, et toujours dites et écoutées avec intérêt, sans qu'il y en ait pas une de sangfroid, comme celle de Laonice. Elles sont éparses ici dans tout le poëme , et ne font connaître à la fois que ce qu'il est besoin qu'on sache pour l'intelligence de la scène qui suit. Ainsi, dès la pre- "mière, Phocas, alarmé du bruit qui court qu'Héraclius est vivant, récite les particularités de sa mort pour montrer la fausseté de ce bruit; et Crispe, son gendre, en lui proposant un remède aux troubles qu'il appréhende , fait connaître comme, en perdant toute la famille de Maurice, il a réservé Pulchérie pour la faire épouser à son fils Martian , et le pousse d'autant plus à presser ce mariage , que ce prince court chaque jour de grands périls à la guerre, et que sans Léonce il fût demeuré sans vie au dernier combat. C'est par là qu'il instruit les auditeurs de l'obligation qu'a le vrai Héraclius, qui passe pour Martian, au vrai Martian, qui passe pour Léonce; et cela sert de fondement à l'offre volontaire qu'il fait de sa vie au quatrième acte, pour le sauver du péril où l'expose cette erreur des noms. Sur cette proposition, Phocas, se plaignant de l'aversion que les deux parties témoignent à ce mariage, impute celle de Pulchérie à l'instruction qu'elle a reçue de sa mère, et apprend ainsi aux spectateurs, comme en passant, qu'il l'a laissée trop vivre après la mort de l'empereur Maurice, son mari. Il fallait tout cela pour faire entendre la scène qui suit entre Pulchérie et lui ; mais je n'ai pu avoir assez d'adresse pour faire entendre les équivoques ingénieux dont est rempli tout ce que dit Héraclius à la fin de ce premier acte; et on ne les peut comprendre que par une réflexion après que la pièce est finie, et qu'il est entièrement reconnu, ou dans une seconde représentation.

Surtout, la manière dont Eudoxe fait connaître, au second acte, le double échange que sa mère a fait des deux princes, est une des choses les plus spirituelles qui soient sorties de ma plume. Léontine l'accuse d'avoir révélé le secret d'Héraclius et d'être cause du bruit qui court, qui le met en péril de sa vie ; pour s'en justifier, elle explique tout ce qu'elle en sait, et conclut que, puisqu'on n'en publie pas tant , il faut que ce bruit ait pour

auteur quelqu'un qui n'en sache pas tant qu'elle. Il est vrai que cette narration est si courte, qu'elle laisserait beaucoup d'obscurité si Héraclius ne l'expliquait plus au long, au quatrième acte, quand il est besoin que cette vérité fasse son plein effet; mais elle n'en pouvait pas dire davantage à une personne qui savait cette histoire mieux qu'elle, et ce peu qu'elle en dit suffit à jeter une lumière imparfaite de ces échanges, qu'il n'est pas besoin alors d'éclaircir plus entièrement.

L'artifice de la dernière scène de ce quatrième acte passe encore celui-ci : Exupère y fait connaître tout son dessein à Léontine, mais d'une façon qui n'empêche point cette femme avisée de le soupçonner de fourberie, et de n'avoir d'autre dessein que de tirer d'elle le secret d'Héraclius pour le perdre. L'auditeur lui-même en demeure dans la défiance, et ne sait qu'en juger; mais après que la conspiration a eu son effet par la mort de Phocas, cette confidence anticipée exempte Exupère de se purger de tous les justes soupçons qu'on avait eus de lui , et délivre l'auditeur d'un récit qui lui aurait été fort ennuyeux après le dénoûment de la pièce, où toute la patience que peut avoir sa curiosité se borne à savoir qui est le vrai Héraclius des deux qui prétendent l'être.

Le stratagème d'Exupère, avec toute son industrie, a quelque chose un peu délicat, et d'une nature à ne se faire qu'au théâtre , où l'auteur est maître des événements qu'il tient dans sa main, et non pas dans la vie civile , où les hommes en disposent selon leurs intérêts et leur pouvoir. Quand il découvre Héraclius à Phocas , et le fait arrêter prisonnier, son intention est fort bonne, et lui réussit ; mais il n'y avait que moi qui lui put répondre du succès. Il acquiert la confiance du tyran par là, et se fait remettre entre les mains la garde d'Héraclius et sa conduite au supplice : mais le contraire pouvait arriver; et Phocas, au lieu de déférer à ses avis qui le résolvent à faire couper la tête à ce prince en place publique, pouvait s'en défaire sur l'heure , et se défier de lui et de ses amis comme de gens qu'il avait offensés, et dont il ne devait jamais espérer un zèle bien sincère à le servir. La mutinerie qu'il excite , dont il lui amène les chefs comme prisonniers pour le poignarder, est imaginée avec justesse; mais jusque là toute sa conduite est de ces choses qu'il faut souffrir au théâtre, parce qu'elles ont un éclat dont la surprise éblouit, et qu'il ne ferait pas bon tirer en exemple pour conduire une action véritable sur leur plan.

270 EXAMEN D'

Je ne sais si on voudra me pardonner d'avoir fait une pièce d'invention sous des noms véritables; mais je ne crois pas qu'Aristote le défende, et j'en trouve assez d'exemples chez les anciens. Les deux ÉÎectres de Sophocle et d'Kuripide aboutissent à la même action par des moyens si divers, qu'il faut de nécessité que l'une des deux soit entièrement inventée : Ylphigénie in Tauris a la mine d'être de même nature; et V Hélène, où Euripide suppose qu'elle n'a jamais été à Troie, et que Paris n'y a enlevé qu'un fantôme qui lui ressemblait , ne peut avoir aucune action épisodique ni principale qui ne parte de la seule imagination de son auteur.

Je n'ai conservé ici, pour toute vérité historique, que l'ordre de la succession des empereurs Tibère, Maurice, Phocas et Héraclius ; j'ai falsifié la naissance de ce dernier pour lui en donner une plus illustre, en le faisant fils de Maurice, bien qu'il ne le fût que d'un préteur d'Afrique qui portait même nom que lui. J'ai prolongé de douze ans la durée de l'empire de Phocas , et lui ai donné Martian pour fils, quoique l'histoire ne parle que d'une fille nommée Domitia , qu'il maria à Crispe , dont je fais un des personnages. Ce fils et Héraclius, qui sont confondus l'un avec l'autre par les échanges de Léontine , n'auraient pas été en état d'agir, si je ne l'eusse fait régner que les huit ans qu'il régna, puisque , pour faire ces échanges, il fallait qu'il fussent tous deux au berceau quand il commença de régner. C'est par cette même raison que j'ai prolongé la vie de l'impératrice Constantine , que je n'ai fait mourir qu'en la quinzième année de sa tyrannie , bien qu'il l'eut immolée à sa sûreté dès la cinquième ; et je l'ai fait, afin qu'elle pût avoir une fille capable de rece-

JlEKACLiUS.

voir ses instructions en mourant, et d'un âge proportionné à celui du prince qu'on lui voulait faire épouser.

La supposition que fait Léontine d'un de ses fils pour mourir au lieu d'Héraclius n'est point vraisemblable, mais elle est historique, et n'a point besoin de vraisemblance, puisqu'elle a l'appui de la vérité qui la rend croyable, quelquerépuguance qu'y veuillent apporter les difficiles. Baronius attribue cette action à une nourrice ; et je l'ai trouvée assez généreuse pour la faire produire à une personne plus illustre, et qui soutient mieux la dignité du théâtre. L'empereur Maurice reconnut cette supposition , et l'empêcha d'avoir son effet , pour ne s'opposer pas au juste jugement de Dieu, qui voulait exterminer toute sa famille ; mais, quant à ce qui est de la mère, elle avait surmonté l'affection maternelle en faveur de son prince; et comme on pouvait dire que son fils était mort pour son regard , je me suis cru assez autorisé par ce qu'elle avait voulu faire à rendre cet échange effectif, et à le faire servir de fondement aux nouveautés surprenantes de ce sujet.

Il lui faut la même indulgence pour l'unité de lieu qu'à Rodogune. La plupart des poèmes qui suivent en ont besoin, et je me dispenserai de le répéter en les examinant. L'unité de jour n'a rien de violenté, et l'action se pourrait passer en cinq ou six heures ; mais le poème est si embarrassé qu'il demande une merveilleuse attention. J'ai vu de fort bons esprits et des personnes des plus qualifiées de la cour, se plaindre de ce que sa représentation fatiguait autant l'esprit qu'une étude sérieuse. Elle n'a pas laissé de plaire ; mais je crois qu'il l'a fallu voir plus d'une fois pour en emporter une entière intelligence.

F IN DE t EX A M E N l> II E 11 A L L I U S.

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DON SANCHE D'ARAGON

PRÉFACE DE VOLTAIRE

- Ce genre purement romanesque, dénué de tout ce qui peut émouvoir, et de tout ce qui fait l'aine de la tragédie, fut en vogue avant Corneille. Don Bernard de Cabrera, Laure persécutée, et plusieurs autres pièces, sont dans ce gcùt; c'est ce qu'on appelait comédie héroïque, genre mitoyen qui peut avoir ses beautés. La comédie de l'Ambitieux de Destouches est à peu près du même genre, quoique beaucoup au-dessous de DonSanche d'Aragon, et même de Laure. Ces espèces de comédies furent inventées par les Espagnols. Il y en a beaucoup dans Lope de Vega. Celle-ci est tirée d'une pièce espagnole intitulée Elpalacio confuso, et du roman de Pelage.

Peut-être les comédies héroïques sont-elles préférables à ce qu'on appelle la tragédie bourgeoise, ou la comédie larmoyante. En effet, cette comédie larmoyante , absolument privée de comique, n'est au fond qu'un monstre né de l'impuissance d'être ou plaisant ou tragique.

Celui qui ne peut faire ni une vraie comédie, ni une vraie tragédie, tache d'intéresser par des aventures bourgeoises attendrissantes : il n'a pas le don du comique; il cherche à y suppléer par l'intérêt : il ne peut s'élever au cothurne; il rehausse un peu le brodequin.

Il peut arriver sans doute des aventures trèsfunestes a de simples citoyens ; mais elles sont bien moins attachantes que celles des souverains, dont le sort entraîne celui des nations. Un bourgeois peut être assassiné comme Pompée ; mais la mort de Pompée fera toujours un tout autre effet que celle d'un bourgeois.

Si vous traitez les intérêts d'un bourgeois dans le style de Mithridate, il n'y a plus de convenance ; si vous représentez une aventure terrible d'un homme du commun en style familier, cette diction familière, convenable au personnage, ne l'est plus au sujet. Il ne faut point transposer les bornes des arts : la comédie doit s'élever et la tragédie doit

s'abaisser à propos ; mais ni l'une ni l'autre ne doit changée de nature.

Corneille prétend que le refus d'un suffrage illustre fit tomber son Don Sanche. Le suffrage qui lui manqua fut celui du grand Condé. Mais Corneille devait se souvenir que les dégoûts, et les critiques du cardinal de Richelieu , homme plus accrédité dans la littérature que le grand Condé, n'avaient pu nuire au Cid. Il est plus aisé a un prince de faire la guerre civile que d'anéantir v,n bon ouvrage. Phèdre se releva bientôt, malgré la cabale des hommes les plus puissants.

Si Don Sanche est presque oublié, s'il n'eut jamais un grand succès, c'est que trois princesses amoureuses d'un inconnu débitent les maximes les plus froides d'amour et de fierté; c'est qu'il ne s'agit que de savoir qui épousera ces princesses; c'est que personne ne se soucie qu'elles soient mariées ou non. Vous verrez toujours l'amour traité, dans les pièces suivantes de Corneille, du sty!e froid et entortillé des mauvais romans de ce temps-là. Vous ne verrez jamais les sentiments du cœur développés avec cette noble simplicité, avec ce naturel tendre, avec celte élégance qui nous enchante dans le quatrième livre de Virgile, dans certains morceaux d'Ovide, dans plusieurs joies de Racine; mérite que depuis Racine personne n'a connu parmi nous, dont aucun auteur n'a approché en Italie depuis le Pastor jido ; mérite entièrement ignoré en Angleterre, tt même dans le reste de l'Europe.

Corneille est trop grand par les belles scènes du Cid, de Cinna, des Horaces, de Polyeucte, de Pompée, etc., pour qu'on puisse le rabaisser en disant la vérité. Sa mémoire est respectable; la vérité l'est encore davantage... La plupart de ceux qui ont voulu imiter Corneille, et qui ont cru qu'une intrigue froide , soutenue de quelques maximes de méchanceté qu'on appelle politique, et d'insolence qu'on appelle grandeur, pourrait soutenir leurs pièces, les ont vues tomber pour jamais. Corneille suppose toujours, dans tous les examens de ses pièces, depuis Théodore et Per«

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