‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 394 sur 766 · DON SANCHE D'ARAGON, ACTE I, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

DON SANCHE D'ARAGON, ACTE I, SCÈNE IV

Seigneur, pour mes parents je nomme mes exploits ; Ma valeur est ma race, et mon bras est mon père.

Vous le voyez, madame, et la preuve en est claire ; Sans doute il n'est pas noble.

D. ISABELLE

Eh bien ! je l'anoblis, Quelle que soit sa race et de qui qu'il soit fils. Qu'on ne conteste plus.

D. MANRIQUE

Encore un mot, de grâce.

D. ISABELLE

Don Manrique, à la fin c'est prendre trop d'audace. Ne puis-je l'anoblir si vous n'y consentez ?

n. MANRIQUE.

Oui, mais ce rang n'est dû qu'aux hautes dignités ; Tout autre qu'un marquis ou comte le profane.

D. ISABELLE, à Carlos.

Eh bien! seyez-vous donc, marquis de Santillane, Comte de Penafiel, gouverneur de Burgos. Don Manrique, est-ce assez pour faire seoir Carlos ? Vous reste-t-il encor quelque scrupule en famé? ( D. Manrique.et D. Lope se lèvent, et Carlos se sied. ) D. MANRIQUE.

Achevez, achevez; faites-le roi, madame : Par ces marques d'honneur l'élever jusqu'à nous, C'est moins nous l'égaler que l'approcher de vous. Ce préambule adroit n'était pas sans mystère ; Et ces nouveaux serments qu'il nous a fallu faire Montraientbien dans votre âmeun tel choix préparé. Enfin vous le pouvez, et nous l'avons juré. Je suis prêt d'obéir; et loin d'y contredire, Je laisse entre ses mains et vous et votre empire. Je sors avant ce choix, non que j'en sois jaloux, Mais de peur que mon front n'en rougisse pour vous.

D. ISABELLE

Arrêtez, insolent : votre reine pardonne [çonne; Ce qu'une indigne crainte imprudemment soup- Et, pour la démentir, veut bien vous assurer Qu'aux choix de ses états elle veut demeurer; Que vous tenez encor même rang dans son âme ; Qu'elle prend vos transports pour unexcèsdeflam- Et qu'au lieu d'en punir le zèle injurieux, [me; Sur un crime d'amour elle ferme les yeux.

D. MANRIQUE

Madame, excusez donc si quelque antipathie...

D. ISABELLE

Ne faites point ici de fausse modestie ; J'ai trop vu votre orgueil pour le justifier, Et sais bien les moyens de vous humilier.

Soit que j'aime Carlos, soit que par simple estime Je rende à ses vertus un honneur légitime , Vous devez respecter, quels que soient mes desseins, Ou le choix de mon cœur, ou l'œuvre de mes mains.

Je l'ai fait votre égal ; et quoiqu'on s'en mutine , Sachez qu'à plus encor ma faveur le destine. Je veux qu'aujourd'hui même il puisse plus que moi: J'en ai fait un marquis, je veux qu'il fasse un roi. S'il a tant de valeur que vous-même le dites, Il sait quelle est la vôtre, et connaît vos mérites, Et jugera de vous avec plus de raison Que moi, qui n'en connais que la race et le nom. Marquis, prenez ma bague, etla donnez pour marque Au plus digne des trois, que j'en fasse un monarque. Je vous laisse y penser tout ce reste du jour.

Rivaux ambitieux, faites-lui votre cour: Qui me rapportera l'anneau que je lui donne Recevra sur-le-champ ma main et ma couronne.

Allons, reines, allons, et laissons-les juger De quel côté l'amour avait su m'engager.

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