‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 412 sur 766 · D. LÉONOR, CARLOS, D. MANRIQUE, D. LOPE · texte numérisé non relu

D. LÉONOR, CARLOS, D. MANRIQUE, D. LOPE

CARLOS

Madame, sauvez-moi d'un honneur qui m'offense: Un peuple opiniâtre à m'arracher mon nom Veut que je sois don Sanche, et prince d'Aragon. Puisque par sa présence il faut que ce bruit meure, Dois-je être, en l'attendant, le fantôme d'une heure? Ou, si c'est une erreur qui lui promet ce roi, Souffrez-vous qu'elle abuse et de vous et de moi ?

D. LÉONOR

Quoi que vous présumiez de la voix populaire, Par de secrets rayons le ciel souvent l'éclairé : Vous apprendrez par là du moins les vœux de tous, Et quelle opinion les peuples ont de vous.

Prince, ne cachez plus ce que le ciel découvre; Ne fermez pas nos yeux quand sa main nous les Vous devez être las de nous faire faillir, [ouvre. Nous ignorons quel fruit vous en vouliez cueillir, Mais nous avions pour vous une estime assez haute Pour n'être pas forcés à commettre une faute ; Et notre honneur, au vôtre en aveugle opposé,

DON SANCHE D'ARAGON, ACTE IV, SCÈNE Ht. ■ S89

Nous vous laissons, madame, éclaircirce mystère: Le sang a des secrets qu'entend mieux une mère ; Et, dans les différends qu'avec lui nous avons, Nous craignons d'oublier ce que nous vous devons.

Méritait par pitié d'être désabusé. [sonnes,

Notre orgueil n'est pas tel, qu'il s'attache aux per- Ou qu'il ose oublier ce qu'il doit aux couronnes ; Et s'il n'a pas eu d'yeux pour un roi déguisé, Si l'inconnu Carlos s'en est vu méprisé, Nous respectons don Sanche , et l'acceptons pour Sitôt qu'à notre reine il se fera connaître : [maître, Et sans doute son cœur nous en avoùra bien. Hâtez cette union de votre sceptre au sien, Seigneur, et, d'un soldat quittant la fausse image, Recevez, comme roi, notre premier hommage.

CARLOS

Comtes, ces faux respects dont je me vois surpris

Sont plus injurieux encor que vos mépris.

Je pense avoir rendu mon nom assez illustre

Pour n'avoir pasbesoin qu'on lui donne un faux lus-

Reprenez vos honneurs où je n'ai point de part. [tre.

.l'imputais ce faux bruit aux fureurs du hasard,

Et doutais qu'il pût être une âme assez hardie

Pour ériger Carlos en roi de comédie :

Mais, puisque c'est un jeu de votre belle humeur,

Sachez que les vaillants honorent la valeur ;

Et que tous vos pareils auraient quelque scrupule

A faire de la mienne un éclat ridicule.

Si c'est votre dessein d'en réjouir ces lieux,

Quand vous m'aurez vaincu vous me raillerez mieux:

La raillerie est belle après une victoire ;

On la fait avec grâce aussi bien qu'avec gloire.

Mais vous précipitez un peu trop ce dessein :

La bague de la reine est encore en ma main ;

Et l'inconnu Carlos, sans nommer sa famille,

Vous sert encor d'obstacle au trône de Castille.

Ce bras, qui vous sauva de la captivité,

Peut s'opposer encore à votre avidité.

D. MANRIQUE

Pour n'être que Carlos, vous parlez bien en maître, Et tranchez bien du prince, en déniant de l'être. Si nous avons tantôt jusqu'au bout défendu L'honneur qu'à notre rang nous voyions être dû. Nous saurons bien encor jusqu'au bout le défendre ; Mais ce que nous devons, nous aimons à le rendre. Que vous soyez don Sanche, ou qu'un autre le soit , L'un et l'autre de nous lui rendra ce qu'il doit. Pour le nouveau marquis, quoique l'honneur l'irrite, Qu'il sache qu'on l'honore autant qu'il le mérite , Mais que,^pour nous combattre, il faut que le bon Aide un peu sa valeur à soutenir ce rang, [sang Qu'il n'y prétende point à moins qu'il se déclare : Non que nous demandions qu'il soit Guzman ou

[Lare :

Qu'il soit noble, il suffit pour nous traiter d'égal ; Nous le verrons tous deux comme un digne rival ; Et si don Sanche enfin n'est qu'une attente vaine, Nous lui disputerons cet anneau de la reine. Qu'il souffre cependant, quoique brave guerrier, Que notre bras dédaigne un simple aventurier.

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