‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 420 sur 766 · D. ELVIRE, MANRIQUE · texte numérisé non relu

D. ELVIRE, MANRIQUE

CARLOS

Eh bien! madame, enfin on connaît ma naissance ; Voilà le digne fruit de mon obéissance. J'ai prévu ce malheur, et l'aurais évité Si vos commandements ne m'eussent arrêté. Ils m'ont livré, madame, à ce moment funeste; Et l'on m'arrache encor le seul bien qui me res:e ! On me vole mon père ! on le fait criminel ! On attache à son nom un opprobre étemel !

Je suis fils d'un pêcheur, mais non pasd'un infâ- La bassesse du sang ne va point jusqu'à l'âme, [me ; Et je renonce aux noms de comte et de marquis Avec bien plus d'honneur qu'aux sentiments de fils : Rien n'en peut effacer le sacré caractère. De grâce, commandez qu'on me rende mon père Ce doit leur être assez de savoir qui je suis, Sans m'accabler encor par de nouveaux ennuis.

D. MANRIQUE

Forcez ce grand courage à conserver sa gloire, Madame, et l'empêchez lui-même de se croire. Nous n'avons pu souffrir qu'un bras qui tant de foi » A fait trembler le Maure, et triompher nos rois, Reçût de sa naissance une tache éternelle; Tant de valeur mérite une source plus belle. Aidez ainsi que nous ce peuple à s'abuser ; Il aime son erreur, daignez l'autoriser : A tant de beaux exploits rendez cette justice, Et de notre pitié soutenez l'artifice.

CARLOS

Je suis bien malheureux si je vous fais pitié; Reprenez votre orgueil et votre inimitié. Après que ma fortune a soûlé votre envie, Vous plaignez aisément mon entrée à la vie; Et me croyant par elle à jamais abattu, Vous exercez sans peine une haute vertu. Peut-être elle ne fait qu'une embûche à la mienne : La gloire de mon nom vaut bien qu'on la retienne; Mais son plus bel éclat serait trop acheté, Si je le retenais par une lâcheté. [che :

Si ma naissance est basse, elle est du moins sans ta- Puisque vous la savez, je veux bien qu'on la sache. Sanche, fils d'un pêcheur et non d'un imposteur,

DON SAftCHE D'ARAGON, ACTE V, SCENE VI.

De deux comtes jadis fut le libérateur; Sanche, fils d'un pécheur, mettait naguère en peine Deux illustres rivaux sur le choix de leur reine; Sanche, Gis d'un pêcheur, tient encor en sa main De quoi faire bientôt tout l'heur d'un souverain; Sanche enfin, malgré lui, dedans cette province, Quoique fils d'un pêcheur, a passé pour un prince. . Voila ce qu'a pu faire, et qu'a fait à vos yeux Un cœur que ravalait le nom de ses aïeux. La gloire qui m'en reste après cette disgrâce Éclate encor assez pour honorer ma race, Et paraîtra plus grande à qui comprendra bien Qu'à l'exemple du ciel j'ai fait beaucoup de rien.

Cette nuble fierté désavoue un tel père, Et, par un témoignage à soi-même contraire, Obscurcit de nouveau ce qu'on voit éclairci. Non, le fils d'un pêcheur ne parle point ainsi, Et son âme paraît si dignement formée, Que j'en crois plus que lui l'erreur que j'ai semée. Je le soutiens, Carlos, vous n'êtes point son fils : La justice du ciel ne peut l'avoir permis; Les tendresses du sang vous font une imposture, Et je déments pour vous la voix de la nature. Ne vous repentez point, de tant de dignités Dont il vous plut orner ses rares qualités : Jamais plus digne main ne fit plus digne ouvrage, Madame; il les relève avec ce grand courage; Et vous ne leur pouviez trouver plus haut appui, Puisque même le sort est au-dessous de lui.

D ISABELLE

La générosité qu'en tous les trois j'admire Me met en un état de n'avoir que leur dire, Et dans la nouveauté de ces événements, Par un illustre effort prévient mes sentiments.

Ils paraîtront en vain, comtes, s'ils vous excitent A lui rendre l'honneur que ses hauts faits méritent, P^t ne dédaigner pas l'illustre et rare objet D'une haute valeur qui part d'un sang abject : Vous courez au-devant avec tant de franchise, Qu'autant que du pêcheur je m'en trouve surprise.

Et vous, que par mon ordre ici j'ai retenu, Sanche, puisqu'à ce nom vous êtes reconnu , Miraculeux héros, dont la gloire refuse L'avantageuse erreur d'un peuple qui s'abuse, Parmi les déplaisirs que vous en recevez, Puis-je vous consoler d'un sort que vous bravez ? Puis-je vous demander ce que je vous vois faire? Je vous tiens malheureux d'être né d'un tel père ; Mais je vous tiens ensemble heureux au dernier point D'être né d'un tel père, et de n'en rougir point, Et de ce qu'un grand cœur, mis dans l'autre balance, Emporte encor si haut une telle naissance.

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