‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 424 sur 766 · EXAMEN DE DON SANCHE D'ARAGON · texte numérisé non relu

EXAMEN DE DON SANCHE D'ARAGON

Cette pièce est toute d'invention, mais elle n'est pas toute de la mienne. Ce qu'a de fastueux le premier acte est tiré d'une comédie espagnole , intitulée El Palacio confuso ; et la double reconnaissance qui finit le cinquième est prise du roman de don Pelage. Elle eut d'abord grand éclat sur le théâtre; mais une disgrâce particulière fit avorter toute sa bonne fortune. Le refus d'un illustre suffrage dissipa les applaudissements que le public lui avait donnés trop libéralement, et anéantit si bien tous les arrêts que Paris et le reste de la cour avaient prononcés en sa faveur , qu'au bout de quelque temps elle se trouva reléguée dans les provinces , où elle conserve encore son premier lustre.

Le sujet n'a pas grand artifice. C'est un inconnu, assez honnête homme pour se faire aimer de deux reines. L'inégalité des conditions met un obstacle au bien qu'elles lui veulent durant quatre actes et demi ; et quand il faut de nécessité finir la pièce, un bon homme semble tomber des nues pour faire développer le secret de sa naissance , qui le rend mari de l'une, en le faisant reconnaître pour frère de l'autre :

Hœc eadem a summo expectes minhnoque poetâ.

D. Raimond et ce pêcheur ne suivent pas la règle que j'ai voulu établir, de n'introduire aucun acteur qui ne fut insinué dès le premier acte, ou appelé par quelqu'un de ceux qu'on y a connus. II m'était aisé d'y faire dire à la reine D. Léonor ce qu'elle dit à l'entrée du quatrième ; mais si elle eût fait savoir qu'elle eut eu un fils, et que le roi, son mari, lui eut appris en mourant que D. Raimond avait un secret à lui révéler, on eût trop tôt deviné

que Carlos était ce prince. On peut dire de D. Raimond qu'il vient avec les députés d'Aragon dont il est parlé au premier acte , et qu'ainsi il satisfait aucunement à cette règle ; mais ce n'est que par hasard qu'il vient avec eux. C'était le pêcheur qu'il était allé chercher, et non pas eux; et il ne les joint sur le chemin qu'à cause de ce qu'il a appris chez ce pêcheur, qui, de son côté, vient en Castille de son seul mouvement, sans y être amené par aucun incident dont on ait parlé dans la protase ; et il n'a point de raison d'arriver ce jour-là plutôt qu'un autre, sinon que la pièce n'aurait pu finir s'il ne fut arrivé.

L'unité de jour y est si peu violentée, qu'on peut soutenir que l'action ne demande pour sa durée que le temps de sa représentation. Pour celle de lieu, j'ai déjà dit que je n'en parlerais plus sur les pièces qui restaient à examiner. Les sentiments du second acte ont autant ou plus de délicatesse qu'aucuns que j'aie mis sur le théâtre. L'amour des deux reines pour Carlos y paraît très -visible , malgré le soin et l'adresse que toutes les deux apportent à le cacher dans leurs différents caractères , dont l'un marque plus d'orgueil , et l'autre plus de tendresse. La confidence qu'y fait celle de Castille avec Blanche est assez ingénieuse ; et, par une réflexion sur ce qui s'est passé au premier acte , elle prend occasion de faire savoir aux spectateurs sa passion pour ce brave inconnu, qu'elle a si bien vengé du mépris qu'en ont fait les comtes. Ainsi on ne peut dire qu'elle choisisse sans raison ce jour-là plutôt qu'un autre pour lui en confier le secret, puisqu'il paraît qu'elle le sait déjà , et qu'elles ne font que raisonner ensemble sur ce qu'on vient de voir représenter.

FIN DE L'EXAMEN DE DON SANCHE d'aRAGON.

NICOMÈDE

PRÉFACE DE VOLTAIRE

Nicomède est dans le goût de Don Sanche d'Aragon. Les Espagnols, comme on l'a déjà dit, sont les inventeurs de ce genre, qui est une espèce de comédie héroïque. Ce n'est ni la terreur ni la pitié de la vraie tragédie ; ce sont des aventures extraordinaires, des bravades, des sentiments généreux et une intrigue dont le dénouement heureux ne coûte ni de sang aux personnages, ni de larmes aux spectateurs. L'art dramatique est une imitation de la nature , comme l'art de peindre. Il y a des sujets de peinture sublimes, il y en a de simples; la vie commune, la vie champêtre, les paysages, les grotesques même, entrent dans cet art : Raphaël a peint les horreurs de la mort, et les noces de Psyché C'est ainsi que dans l'art dramatique on a la pastorale, la farce, la comédie, la tragédie plus ou moins héroïque , plus ou moins terrible , plus ou moins attendrissante. Lorsqu'on rejoua, en 1756, Nicomède, oublié pendant plus de quatrevingts ans, les Comédiens du Roi ne l'annoncèrent que sous le titre de tragi-comédie. Cette pièce est peut-être une des plus fortes preuves du génie de Corneille; et je ne suis pas étonné de l'affection qu'il avait pour elle. Ce genre est non-seulement le moins théâtral de tous, mais le plus difficile à traiter. II n'a point cette magie qui transpoite l'âme, comme le dit si bien Horace:

Ille per extentum funem mihi posse videtur

Ire poêla, meum qui pectus inaniler angit,

Irritât, mulcel, falsis terroribus implet,

Ut magus ; et modo me Thebis, modo ponit Alhenis.

Ce genre de tragédie ne se soutenant point par un sujet pathétique , par de grands tableaux , par les fureurs des passions, l'auteur ne peut qu'exciter un sentiment d'admiration pour le héros de la pièce. L'admiration n'émeut guère l'âme, et ne la trouble point : c'est, de tous les sentiments, celui

qui se refroidit le plus tôt. Le caractère de Nicomède, avec une intrigue terrible, telle que celle de Rodogune , eut été un chef-d'œuvre.

AU LECTEUR

Voici une pièce d'une constitution assez extraordinaire : aussi est-ce la vingt et unième que j'ai fait voir sur le théâtre ; et, après y avoir fait réciter quarante mille vers, il est bien malaisé de trouver quelque chose de nouveau , sans s'écarter un peu du grand chemin, et se mettre au hasard de s'égarer. La tendresse et les passions, qui doivent être l'âme des tragédies, n'ont aucune part en celle-ci ; la grandeur de courage y règne seule , et regarde son malheur d'un œil si dédaigneux qu'il n'en saurait arracher une plainte. Elle y est combattue par la politique, et n'oppose à ses artifices qu'une prudence généreuse , qui marche à visage découvert, qui prévoit le péril sans s'émouvoir, et ne veut point d'autre appui que celui de sa vertu, et de l'amour qu'elle imprime dans les cœurs de tous les peuples. L'histoire qui m'a prêté de quoi la faire paraître en ce haut degré est tirée de Justin ; et voici comme il la raconte à la fin de son trentequatrième livre :

« En même temps Prusias, roi de Bithynie, prit « dessein de faire assassiner son fils Nicomède, « pour avancer ses autres fils qu'il avait eus d'une « autre femme, et qu'il faisait élever à Rome : « mais ce dessein fut découvert à ce jeune prince « par ceux même qui l'avaient entrepris : ils firent « plus , ils l'exhortèrent à rendre la pareille à un « père si cruel, et faire retomber sur sa tête les « embûches qu'il lui avait préparées, et n'eurent « pas grande peine à le persuader. Sitôt donc qu'il « fut entré dans le royaume de son père, qui l'avait « appelé auprès de lui, il fut proclamé roi , et Pru- « sias , chassé du trône , et délaissé même de ses

298 NICOMEDE, AC

« domestiques, quelque soiu qu'il prît à se cacher, « fat enfin tué par ce fils , et perdit la vie par un « crime aussi grand que celui qu'il avait commis « en donnant* les ordres de l'assassiner. »

J'ai ôté de ma scène l'horreur d'une catastrophe si barbare , et n'ai donné ni au père ni au fils aucun dessein de parricide. J'ai fait ce dernier amoureux de Laodice, afin que l'union d'une couronne voisine donnât plus d'ombrage aux Romains , et leur fit prendre plus de soin d'y mettre un obstacle de leur part. J'ai approché de cette histoire celle de la mort d'Annibal, qui arriva un peu auparavant chez ce même roi , et dont le nom u'est pas un petit ornement à mon ouvrage ; j'en ai fait Nicomède disciple, pour lui prêter plus de valeur et plus de fierté contre les Romains; et, prenant l'occasion de l'ambassade où Flaminius fut envoyé par eux vers es roi leur allié pour demander qu'on remit entre leurs mains ce vieil ennemi de leur grandeur, je l'ai chargé d'une commission secrète de traverser ce mariage, qui leur devait donner de la jalousie. J'ai fait que, pour gagner l'esprit de la reine, qui, suivant l'ordinaire des secondes femmes, avait tout pouvoir sur celui de son vieux mari, il lui ramène un de ses fils, que mon auteur m'apprend avoir été nourri à Rome. Cela fait deux effets; car, d'un côté, il obtient la perte d'Annibal par le moyen de cette mère ambitieuse, et, de l'autre, il oppose à Nicomède un rival appuyé de toute la faveur des Romains, jaloux de sa gloire et de sa grandeur naissante.

Les assassins qui découvrirent à ce prince les sanglants desseins de son père m'ont donné jour à d'autres artifices pour le faire tomber dans les embûches que sa belle-mère lui avait préparées; et pour la fin, je l'ai réduite en sorte que tous mes personnages y agissent avec générosité, et que les uns rendant ce qu'ils doivent à la vertu, et les autres demeurant dans la fermeté de leur devoir, laissent un exemple assez illustre, et une conclusion assez agréable.

La représentation n'en a point déplu ; et, comme ce ne sont pas les moindres vers qui soient partis de ma main , j'ai sujet d'espérer que la lecture n'otera rien à cet ouvrage de la réputation qu'il s'est acquise jusqu'ici, et ne le fera point juger indigne de suivre ceux qui l'ont précédé. Mon principal but a été de peindre la politique des Romains au dehors, et comme ils agissaient impérieusement avec les rois leurs alliés ; leurs maximes pour les empêcher de s'accroître, et les soins qu'ils prenaient de traverser leur grandeur, quand elle commençait à leur devenir suspecte a force de s'augmenter et de se rendre considérable par de nouvelles conquêtes. C'est le caractère que j'ai donné à leur république en la personne de leur ambassadeur Flaminius, qui rencontre un prince intrépide , qui voit sa perte assurée sans s'ébranler, et brave l'orgueilleuse masse de leur puissance, lors

même qu'il en est accablé. Ce héros de ma façon sort un peu des règles de la tragédie en ce qu'il ne cherche point à faire pitié par l'excès de ses malheurs : mais le succès a montré que la fermeté des grands cœurs, qui n'excite que de l'admiration dans l'âme du spectateur, est quelquefois aussi agréable que la compassion que notre art nous commande de mendier par leurs misères. Il est bon de hasarder un peu , et ne s'attacher pas toujours si servilement à ses préceptes, ne fût-ce que pour pratiquer celui de notre Horace :

El m'ihi res, non me rébus, submi itère conor.

Mais il faut que l'événement justifie cette hardiesse ; et dans une liberté de cette nature on demeure coupable, à moins que d'être fort heureux.

PERSONNAGES

PRUSIAS, roi de Biihynie.

FLAMINIUS, ambassadeur de Rome.

ARSINOE, seconde femme de Prusias.

LAODICE, reine d'Arménie.

NICOMEDE, fils aîné de Prusias, sorli du premier Kl.

ATT.ALE, fils de Prusias et d'Arsinoé.

ARASPE, capilaine des gardes de Prusias.

CLÉON'E, confidente d'Arsinoé.

La scène est à Nicomédie.

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