LAODICE, NICOMÈDE, ATTALE
ATTALE
Quoi ! madame ; toujours un front inexorable ! Ne pourrai-je surprendre un regard favorable, Un regard désarmé de toutes ces rigueurs, Et tel qu'il est enfin quand il gagne les cœurs?
LAODICE
Si ce front est mal propre à m'acquérir le vôtre, Quand j'en aurai dessein, j'en saurai prendre un auattale. [tre.
Vous ne l'acquerrez point, puisqu'il est tout à vous.
LAODICE
Je n'ai donc pas besoin d'un visage plus doux.
ATTALE
Conservez-le, de grâce, après l'avoir su prendre.
LAODICE
C'est un bien mal acquis que j'aime mieux vous renattale. [dre.
Vous l'estimez trop peu pour le vouloir garder.
LAODICE
Je vous estime trop pour vouloir rien farder. Votre rang et le mien ne sauraient le permettre : Pour garder votre cœur je n'ai pas où le mettre; La place est occupée : et je vous l'ai tant dit, Prince, que ce discours vous dut être interdit : On le souffre d'abord, mais la suite importune.
ATTALE
Que celui qui l'occupe a de bonne fortune !
Et que serait heureux qui pourrait aujourd'hui
Disputer cette place, et l'emporter sur lui !
NICOMÈDE
La place à l'emporter coûterait bien des têtes, Seigneur : ce conquérant garde bien ses conquêtes, Et l'on ignore encor parmi ses ennemis L'art de reprendre un fort qu'une fois il a pris.
Celui-ci toutefois peut s'attaquer de sorte
Que, tout vaillant qu'il est, il faudra qu'il en sorte.
LAODICE
Vous pourriez vous méprendre.
ATTALE
Et si le roi le veut !
LAODICE
Le roi, juste et prudent, ne veut que ce qu'il peut.
ATTALE
Et que ne peut ici la grandeur souveraine?
LAODICE
Ne parlez pas si haut : s'il est roi, je suis reine ; Et vers moi tout l'effort de son autorité N'agit que par prière et par civilité.
ATTALE
Non ; mais agir ainsi souvent c'est beaucoup dire Aux reines comme vous qu'on voit dans son empire : Et, si ce n'est assez des prières d'un roi, Rome qui m'a nourri vous parlera pour moi.
NICOMÈDE
Rome, seigneur !
ATTALE
Oui, Rome ; en êtes-vous en doute ?
Seigneur, je crains pour vous qu'un Romain vous Et si Rome savait de quels feux vous brûlez, [écoute ; Rien loin de vous prêter l'appui dont vous parlez, Elle s'indignerait de voir sa créature A l'éclat de son nom faire une telle injure, Et vous dégraderait peut-être dès demain Du titre glorieux de citoyen romain.
Vous l'a-t-elle donné pour mériter sa haine En le déshonorant par l'amour d'une reine? Et ne savez-vous plus qu'il n'est princes ni rois Qu'elle daigne égaler à ses moindres Lourgeois ? Pour avoir tant vécu chez ces cœurs magnanimes, Vous en avez bientôt oublié les maximes. Reprenez un orgueil digne d'elle et de vous ; Remplissez mieux un nom sous qui nous tremblons Et, sans plus l'abaisser à cette ignominie [tous, Didolàtrer en vain la reine d'Arménie, Songez qu'il faut du moins, pour toucher votre cœur, La fille d'un tribun ou celle d'un préteur ; Que Rome vous permet cette haute alliance, Dont vous aurait exclu le défaut de naissance, Si l'honneur souverain de son adoption Ne vous autorisait à tant d'ambition.
Forcez, rompez, brisez de si honteuses chaînes ; Aux rois qu'elle méprise abandonnez les reines; Et concevez enfin des vœux plus élevés, Pour mériter les biens qui vous sont réservés.
ATTALE
Si cet homme est à vous, imposez-lui silence,
Madame, et retenez une telle insolen'ce.
Pour voir jusqu'à quel point elle pourrait aller,
J'ai forcé ma colère à le laisser parler ;
Mais je crains qu'elle échappe, et que, s'il continue,
Je ne m'obstine plus à tant de retenue.
Seigneur, si j'ai raison, qu'importe à qui je sois ? Perd-elle de son prix pour emprunter ma voix ? Vous-même, amour à part, je vous en fais arbitre.
Ce grand nom de Romain est un précieux titre ; Et la reine et le roi l'ont assez acheté Pour ne se plaire pas à le voir rejeté, Puisqu'ils se sont privés, par ce nom d'importance , Des charmantes douceurs d'élever votre enfance. Dès l'âge de quatre ans ils vous ont éloigné ; Jugez si c'est pour voir ce titre dédaigné, Pour vous voir renoncer, par l'hymen d'une reine,
NICOMEDE, ACI
A la part qu'ils avaient à la grandeur romaine. D'un si rare trésor l'un et l'autre jaloux....
ATT A LE
Madame, encore un coup, cet homme est-il à vous ?
Et pour vous divertir est-il si nécessaire
Que vous ne lui puissiez ordonner de se taire?
LAODICE
Puisqu'il vous a déplu vous traitant de Romain, Je veux bien vous traiter de fils de souverain.
En cette qualité vous devez reconnaître Qu'un prince votre aîné doit être votre maître, Craindre de lui déplaire, et savoir que le sang Ne nous empêche pas de différer de rang, Lui garder le respect qu'exige sa naissance, Et, loin de lui voler son Lien en son absence....
ATTALE
Si l'honneur d'être à vous est maintenant son bien, Dites un mot, madame, et ce sera le mien ; Et si l'âge à mon rang fait quelque préjudice, Vous en corrigerez la fatale injustice ; Mais, si je lui dois tant en fils de souverain, Permettez qu'une fois je vous parle en Romain.
Sachez qu'il n'en est point que le ciel n'ait fait naître Pour commander aux rois, et pour vivre sans maître; Sachez que mon amour est un noble projet Pour éviter l'affront de me voir son sujet ; Sachez....
LAODICE
Je m'en doutais, seigneur, que ma couronne Vous charmait bien du moins autant que ma person- Mais, telle que je suis, et ma couronne et moi, [ne ; Tout est à cet aîné qui sera votre roi ; Et s'il était ici, peut-être en sa présence Vous penseriez deux fois à lui faire une offense.
ATTALE
Que ne puis-je l'y voir î mon courage amoureux .... nicomède. [reux,
Faites quelques souhaits qui soient moins dange- Seigneur ; s'il les savait, il pourrait bien lui-même Venir d'un tel amour venger l'objet qu'il aime.
ATTALE
Insolent ! est-ce enfin le respect qui m'est du ?
NICOMEDE
Je ne sais de nous deux, seigneur, qui l'a perdu.
ATTALE
Peux-tu bien me connaître et tenir ce langage ?
NICOMEDE
Je sais à qui je parle, et c'est mon avantage Que, n'étant point connu, prince, vous ne savez Si je vous dois respect, ou si vous m'en devez.
Ah! madame, souffrez que ma juste colère....
LAODICE
Consultez-en, seigneur, la reine votre mère ; Elle entre.