‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 426 sur 766 · NICOMEDE, ACTE 1, SCÈNE I · texte numérisé non relu

NICOMEDE, ACTE 1, SCÈNE I

NICOMEDE

| Je le sais, ma princesse, et qu'il vous fait la cour. Je sais que les Romains, qui l'avaient en otage, L'ont enfin renvoyé pour un plus diurne ouvrage; Que ce don à ma mère était le prix fatal Dont leur Flaminius marchandait Annibal; Que le roi par son ordre eût livré ce grand homme, S'il n'eut par le poison lui-même évité Rome , Et rompu par sa mort les spectacles pompeux Où l'effroi de son nom le destinait chez eux. Par mon dernier combat je voyais réunie La Cappadoce entière avec la Bithynie, Lorsqu'à cette nouvelle, enflammé de courroux D'avoirperdu mon maître, etde craindre pourvous, J'ai laissé mon armée aux mains de Théagène, Pour voler en ces lieux au secours de ma reine. Vous en aviez besoin, madame, et je le voi, Puisque Flaminius obsède encor le roi.

Si de son arrivée Annibal fut la cause, Lui mort, ce long séjour prétend quelque autre cho- Et je ne vois que vous qui le puisse arrêter, [se ; Pour aider à mon frère à vous persécuter.

LAODICE

Je ne veux point douter que sa vertu romaine N'embrasse avec chaleur l'intérêt de la reine : Annibal, qu'elle vient de lui sacrifier, L'engage en sa querelle, et m'en fait défier, [dre: Mais, seigneur, jusqu'ici j'aurais tortde m'enplain- Et, quoi qu'il entreprenne, avez- vous lieu de craindre?

Ma gloire et mon amour peuvent bien peu sur moi, S'il faut votre présence à soutenir ma foi, Et si je puis tomber en cette frénésie De préférer Attale au vainqueur de l'Asie; Attale, qu'en otage ont nourri les Romains, Ou plutôt qu'en esclave ont façonné leurs mains, Sans lui rien mettre au cœur qu'une crainte servile Oui tremble à voir un aigle , et respecte un édile !

NICOMEDE

Plutôt, plutôt la mort, que mon esprit jaloux Forme des sentiments si peu dignes de vous. Je crains la violence, et non votre faiblesse; Et si Rome une fois contre nous s'intéresse...

LAODICE

Je suis reine, seigneur; et Rome a beau tonner, Elle ni votre roi n'ont rien à m'ordonner : Si de mes jeunes ans il est dépositaire, C'est pour exécuter les ordres de mon père : Il m'a donnée à vous, et nul autre que moi N'a droit de l'en dédire, et me choisir un roi. Par son ordre et le mien, la reine d'Arménie Est due à l'héritier du roi de Bithynie, Et ne prendra jamais un cœur assez abject Pour se laisser réduire à l'hymen d'un sujet : Mettez-vous en repos.

Et le puis-je, madame, Vous voyant exposée aux fureurs d'une femme Qui, pouvant tout ici, se croira tout permis Pour se mettre en état de voir régner son fils ? Il n'est rien de si saint qu'elle ne fasse enfreindre. Qui livrait Annibal pourra bien vous contraindre, Et saura vous garder même fidélité Qu'elle a gardée aux droits de l'hospitalité.

LAODICE

Mais ceux de la nature ont-ils un privilège Qui vous assure d'elle après ce sacrilège? Seigneur, votre retour, loin de rompre ses coups , Vous expose vous-même, et m'expose après vous. Comme il est fait sans ordre, il passera pour crime; Et vous serez bientôt la première victime Que la mère et le fils, ne pouvant m'ébranler, Pour m'ôter mon appui se voudront immoler. Si j'ai besoin de vous de peurqu'on me contraigne, J'ai besoin que le roi, qu'elle-même vous craigne. Retournez à l'armée, et pour me protéger Montrez cent mille bras tout prêts à me venger. Parlez la force en main, et hors de leur atteinte : S'ils vous tiennent ici, tout est pour eux sans crainte, Et ne vous flattez point ni sur votre grand cœur, Ni sur l'éclat d'un nom cent et cent fois vainqueur; Quelque haute valeur que puisse être la vôtre, Vous n'avez en ces lieux que deux bras comme un

[autre ; Et, fussiez-vous du monde et l'amour et l'effroi, Quiconque entre au palais porte sa tête au roi. Je vous le dis encor, retournez à l'armée; Ne montrez à la cour que votre renommée ; Assurez votre sort pour assurer le mien; Faites que l'on vous craigne, et je ne craindrai rien.

NICOMÈDE

Retourner à l'armée! ah! sachez que la reine La sème d'assassins achetés par sa haine; Deux s'y sont découverts que j'amène avec moi Afin de la convaincre et détromper le roi. Quoiqu'il soit son époux, il est encor mon père; Et, quand il forcera la nature à se taire, Trois sceptres à son trône attachés par mon bras Parleront au lieu d'elle, et ne se tairont pas. Que si notre fortune à ma perte animée La prépare à la cour aussi bien qu'à l'armée, Dans ce péril égal qui me suit en tous lieux, M'envîrez-vous l'honneur de mourir à vos yeux ?

LAODTCE.

Non, je ne vous dis plus désormais que je tremble, Mais que, s'il faut périr, nous périrons ensemble, Armons-nous de courage, et nous ferons trembler Ceux dont les lâchetés pensent nous accabler. Le peuple ici vous aime, et hait ces cœurs infâmes; Et c'est être bien fort que régner sur tant d'à m es. Mais votre frère Attale adresse ici ses pas.

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