PRUSIAS, FLAMINIUS, ARSINOÉ, ATTALE, CLÉONE, ARASPE
ARASPE
Seigneur, de tous côtés le peuple vient en foule; De moment en moment votre garde s'écoule ; Et, suivant les discours qu'ici même j'entends, Le prince entre mes mains ne sera pas longtemps ; Je n'en puis plus répondre.
PRUSIAS
Allons, allons le rendre, Ce précieux objet d'une amitié si tendre. Obéissons, madame, à ce peuple sans foi, Qui, las de m'obéir, en veut faire son roi ; Et du haut d'un balcon, pour calmer la tempête, Sur ses nouveaux sujets faisons voler sa tête.
ATTALE
Ah, seigneur !
PRUSIAS
C'est ainsi qu'il lui sera rendu :
A qui le cherche ainsi, c'est ainsi qu'il est dû.
ATTALE
Ah ! seigneur, c'est tout perdre, et livrer à sa rage Tout ce qui de plus près touche votre courage; Et j'ose dire ici que votre majesté Aura peine elle-même à trouver sûreté.
PRUSIAS
Il faut donc se résoudre à tout ce qu'il m'ordonne, Lui rendre Nicomède avecque ma couronne : Je n'ai point d'autre choix ; et, s'il est le plus fort, Je dois à son idole ou mon sceptre ou la mort.
FLAMINIUS
Seigneur, quand ce dessein aurait quelque justice, Est-ce à vous d'ordonner que ce prince périsse? Quel pouvoir sur ses jours vous demeure permis ? C'est l'otage de Rome, et non plus votre fils : Je dois m'en souvenir quand son père l'oublie. C'est attenter sur nous qu'ordonner de sa vie ; J'en dois compte au sénat, et n'y puis consentir. Ma galère est au port toute prête à partir; Le palais y répond par la porte secrète : Si vous le voulez perdre, agréez ma retraite ; Souffrez que mon départ fasse connaître à tous Que Rome a des conseils plus justes et plus doux ; Et ne l'exposez pas à ce honteux outrage De voir à ses yeux même immoler son otage.
ARSINOÉ
Me croirez- vous, seigneur, et puis-je m'expliquer?
PRUSIAS
Ah ! rien de votre part ne saurait me choquer ; Parlez.
ARSINOÉ
Le ciel m'inspire un dessein dont j'espère Et satisfaire Rome et ne vous pas déplaire.
S'il est prêt à partir, il peut en ce moment Enlever avec lui son otage aisément :
Cette porte secrète ici nous favorise.
Mais, pour faciliter d'autant mieux l'entreprise, Montrez-vous à ce peuple, et flattant son courroux, Amusez-le du moins à débattre avec vous ; Faites-lui perdre temps, taudis qu'en assurance La galère s'éloigne avec son espérance.
S'il force le palais, et ne l'y trouve plus, Vous ferez comme lui le surpris, le confus ; Vous accuserez Rome, et promettrez vengeance Sur quiconque sera de son intelligence.
Vous enverrez après, sitôt qu'il fera jour. Et vous lui donnerez l'espoir d'un prompt retour, Ou mille empêchements que vous ferez vous-même Pourront de toutes parts aider au stratagème. Quelque aveugle transport qu'il témoigne aujour- Il n'attentera rien tant qu'il craindra pour lui, [d'hui , Tant qu'il présumera son effort inutile. Ici la délivrance en paraît trop facile ; Et s'il l'obtient, seigneur, il faut fuir vous et moi : S'il le voit à sa tête, il en fera son roi ;
NICOMEDE, AC
Vous le jugez vous-même.
PRUSIAS
Ah ! j'avoûrai, madame, Que le ciel a versé ce conseil dans votre âme. Seigneur, se peut-il voir rien de mieux concerté?
FLAMINIUS
Il vous assure et vie, et gloire, et liberté ; Et vous avez d'ailleurs Laodice en otage : Mais qui perd temps ici perd tout son avantage.
PRUSIAS
Il n'en faut donc plus perdre : allons-y de ce pas.
ARSINOÉ
Ne prenez avec vous qu'Araspe et trois soldats : Peut-être un plus grand nombre aurait quelque infi- J'irai chez Laodice, et m'assurerai d'elle, [dèle. Attale, où courez-vous?
ATTALE
Je vais de mon côté De ce peuple mutin amuser la fierté, A votre stratagème en ajouter quelque autre.
Songez que ce n'est qu'un que mon sort et le vôtre, Que vos seuls intérêts me mettent en danger.
ATTALE
Je vais périr, madame, ou vous en dégager.
ARSINOÉ
Allez donc. J'aperçois la reine d'Arménie.