‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 465 sur 766 · SERTORIUS, ACTE I, SCENE I · texte numérisé non relu

SERTORIUS, ACTE I, SCENE I

Contre tout mon espoir révolte ma raison; Et de cette grandeur sur le crime fondée, Dont jusqu'à ce moment m'a trop flatté l'idée, L'image tout affreuse, au point d'exécuter, Ne trouve plus en moi de bras à lui prêter. En vain l'ambition, qui presse mon courage, D'un faux brillant d'honneur pare son noir ouvrage; En vain, pour me soumettre à ses lâches efforts, Mou âme a secoué le joug de cent remords : Cette àme, d'avec soi tout à coup divisée, ïleprend de ce remords la chaîne mal brisée ; Et de Sertorius le surprenant bonheur Arrête une main prête à lui percer le cœur.

AUFIDE

Quel honteux contre-temps de vertu délicate S'oppose au beau succès de l'espoir qui vous flatte? Et depuis quand, seigneur, la soif du premier rang Craint-elle de répandre un peu de mauvais sang? Avez-vous oublié cette grande maxime, Que la guerre civile est le règne du crime; Et qu'aux lieux où le crime a plein droit de régner, L'innocence timide est seule à dédaigner ? L'honneur et la vertu sont des noms ridicules : Marins ni Carbon n'eurent point de scrupules; Jamais Sylla, jamais...

PERPENNA

Sylla ni Marius N'ont jamais épargné le sang de leurs vaincus; Tour à tour la victoire, autour d'eux en furie, A poussé leur courroux jusqu'à la barbarie ; Tour à tour le carnage et les proscriptions Ont sacrifié Rome à leurs dissensions : [maîtres Mais leurs sanglants discordsqui nous donnent des Ont fait des meurtriers et n'ont point fait de traîtres; Leurs plus vastes fureurs jamais n'ont consenti Qu'aucun versât le sang de son propre parti ; Et dans l'un ni dans l'autre aucun n'a pris l'audace D'assassiner son chef pour monter en sa place.

AUFIDE

Vous y renoncez donc, et n'êtes plus jaloux De suivreles drapeaux d'un chef moindre que vous ? Ah ! s'il faut obéir, ne faisons plus la guerre; Prenons le même joug qu'a pris toute la terre. Pourquoi tant de périls, pourquoi tant de combats? Si nous voulons servir, Sylla nous tend les bras, [me : C'est mal vivre en Romain que prendre loi d'un hom- Mais, tyran pour tyran, il vaut mieux vivre à Rome.

PERPENNA

Vois mieux ce que tu dis quand tu parles ainsi.

Du moins la liberté respire encor ici. '

De notre république, à Rome anéantie.

On y voit refleurir la plus noble partie;

Et cet asile, ouvert aux illustres proscrits,

Réunit du sénat le précieux débris.

Par lui Sertorius gouverne ces provinces,

Leur impose tribut, fait des lois à leurs princes,

Maintient de nos Romains le reste indépendant ; Mais comme tout parti demande un commandant, Ce bonheur imprévu qui partout l'accompagne, Ce nom qu'il s'est acquis chez les peuples d'Espaaufide. [gne...

Ah ! c'est ce nom acquis avec trop de bonheur Qui rompt votre fortune, et vous ravit l'honneur : Vous n'en sauriez douter, pour peu qu'il vous soutienne Du jour que votre armée alla joindre la sienne, Lors...

PEEPENNA.

N'envenime point le cuisant souvenir Que le commandement devait m'appartenir.

Je le passais en nombre aussi bien qu'en noblesse ; Il succombait sans moi sous sa propre faiblesse : Mais, sitôt qu'il parut, je vis en moins de rien Tout mon camp déserté pour repeupler le sien ; Je vis par mes soldats mes aigles arrachées Pour se ranger sous lui voler vers ses tranchées ; Et, pour en colorer l'emportement honteux, Je les suivis de rage, et m'y rangeai comme eux.

L'impérieuse aigreur de l'âpre jalousie Dont en secret dès lors mon âme fut saisie Grossit de jour en jour sous une passion Qui tyrannise encor plus que l'ambition . J'adore Viriate ; et cette grande reine. Des Lusitaniens l'illustre souveraine, Pourrait par son hymen me rendre sur les siens Ce pouvoir absolu qu'il m'ôte sur les miens. Mais elle-même, hélas ! de ce grand nom charmée, S'attache au bruit heureux que fait sa renommée ; Cependant qu'insensible à ce qu'elle a d'appas Il me dérobe un cœur qu'il ne demande pas. De son astre opposé telle est la violence, Qu'il me vole partout, même sans qu'il y pense, Et que, toutes les fois qu'il m '^enlève mon bien, Son nom fait tout pour lui sans qu'il en sache rien. Je sais qu'il peut aimer, et nous cacher sa flamme : Mais je veux sur ce point lui découvrir mon âme; Et, s'il peut me céder ce trône où je prétends, J'immolerai ma haine à mes désirs contents ; Et je n'envierai plus le rang dont il s'empare, S'il m'en assure autant chez ce peuple barbare, Qui, formé par nos soins, instruit de notre main , Sous notre discipline est devenu romain.

AUFIDE

Lorsqu'on fait des projets d'une telle importance, Les intérêts d'amour entrent-ils en balance? Et, si ces intérêts vous sont enfin si doux, Viriate, lui mort, n'est-elle pas à vous ?

PEBPENNA.

Oui ; mais de cette mort la suite m'embarrasse. Aurai-je sa fortune aussi bien que sa place? Ceux dont il a gagné la croyance et l'appui Prendront-ils même joie à m'ohéir qu'à lui?

SERTORIUS, ACTE I

Et pour venger sa trame indignement coupée, N'arboreront-ils point l'étendard de Pompée?

aufide. [tin

C'est trop craindre, et trop tard ; c'est dans votre fes- Que ce soir par votre ordre on tranche son destin. La trêve a dispersé l'armée à la campagne, Et vous en commandez ce qui nous accompagne. L'occasion nous rit dans un si grand dessein; Mais tel bras n'est à nous que jusques à demain. Si vous rompez le coup, prévenez les indices. Perdez Sertorius ou perdez vos complices. Craignez ce qu'il faut craindre : il en est parmi nous Qui pourraient bien avoir mêmes remords que vous; Et si vous différez... Mais le tyran arrive. Tâchez d'en obtenir l'objet qui vous captive; Et je prîrai les dieux que dans cet entretien Vous ayez assez d'heur pour n'en obtenir rien.

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