‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 466 sur 766 · SERTORIUS, PERPENNA · texte numérisé non relu

SERTORIUS, PERPENNA

SEBTORIUS.

Apprenez un dessein qui me vient de surprendre. Dans deux heures Pompée en ce lieu doit se rendre : Il veut sur nos débats conférer avec moi, Et pour toute assurance il ne prend que ma foi.

PERPENNA

La parole suffit entre les grands courages. D'un homme tel que vous la foi vaut cent otages ; Je n'en suis point surpris : mais ce qui me surprend, C'est de voir que Pompée ait pris le nom de Grand, Pour faire encor au vôtre entière déférence, Sans vouloir de lieu neutre à cette conférence. C'est avoir beaucoup fait que d'avoir jusque-là Fait descendre l'orgueil des héros de Sylla.

SERTORIUS

S'il est plus fort que nous, ce n'est plus en Espagne, Où nous forçons les siens de quitter la campagne, Et de se retrancher dans l'empire douteux Que lui souffre à regret une province ou deux, Qu'à sa fortune lasse il craint que je n'enlève, Sitôt que le printemps aura fini la trêve.

C'est l'heureuse union de vos drapeaux aux miens Qui fait beaux ces succès qu'à toute heure j'obtiens : C'est à vous que je dois ce que j'ai de puissance : Attendez tout aussi de ma reconnaissance. Je reviens à Pompée, et pense deviner Quels motifs jusqu'ici peuvent nous l'amener.

Comme il trouve avec nous peu de gloire à prétenftt qu'au lieu d'attaquer il a peine à défendre, [dre Il voudrait qu'un accord avantageux ou non, L'affranchît d'un emploi qui ternit ce grand nom ; Et chatouillé d'ailleurs pat- l'espoir qui le flatte, De faire avec plus d'heur la guerre à Mithridate, Il brûle d'être à Rome, afin d'en recevoir Du maître qu'il s'y donne et l'ordre et le pouvoir.

J'aurais cru qu'Aristie ici réfugiée, Que, forcé par ce maître, il a répudiée, Par un reste d'amour l'attirât en ces lieux Sous une autre couleur lui faire ses adieux; Car de son cher tyran l'injustice fut telle, Qu'il ne lui permit pas de prendre congé d'elle.

SERTORIUS

Cela peut être encor; ils s'aimaient chèrement : Mais il pourrait ici trouver du changement. L'affront pique à tel point le grand cœur d'Aristie, Que, sa première flamme en haine convertie, Elle cherche bien moins un asile chez nous Que la gloire d'y prendre un plus illustre époux. C'est ainsi qu'elle parle, et m'offre l'assistance De ce que Rome encor a de gens d'importance, Dont les uns ses parents, les autres ses amis, Si je veux l'épouser, ont pour moi tout promis. Leurs lettres en font foi, qu'elle me vient de rendre. Voyez avec loisir ce que j'en dois attendre ; Je veux bien m'en remettre à votre sentiment.

PERPENNA

Pourriez- vous bien, seigneur, balancer un moment, A moins d'une secrète et forte antipathie Qui vous montre un supplice en l'hymen d'Aristie ? Voyant ce que pour dot Rome lui veut donner, Vous n'avez aucun lieu de rien examiner.

SERTORIUS

Il faut donc, Perpenna, vous faire confidence Et de ce que je crains, et de ce que je pense.

J'aime ailleurs. A mon âge il sied si mal d'aimer, Que je le cache même à qui m'a su charmer : Mais, tel que je puis être, on m'aime, ou, pour mieux La reine Viriate à mon hymen aspire ; [dire,

Elle veut que ce choix de son ambition De son peuple avec nous commence l'union, Et qu'ensuite à l'envi mille autres hyménées De nos deux nations l'une à l'autre enchaînées Mêlent si bien le sang et l'intérêt commun, Qu'ils réduisent bientôt les deux peuples en un. C'est ce qu'elle prétend pour digne récompense De nous avoir servis avec cette constance Qui n'épargne ni biens ni sang de ses sujets Pour affermir ici nos généreux projets : Non qu'elle me l'ait dit, ou quelque autre pour elle; Mais j'en vois chaque jour quelque marque fidèle, Et comme ce dessein n'est plus pour moi douteux, Je ne puis l'ignorer qu'autant que je le veux.

Je crains donc de l'aigrir si j'épouse Aristie, Et que de ses sujets la meilleure partie, Pour venger ce mépris, et servir son courroux, Ne tourne obstinément ses armes contre nous. Auprès d'un tel malheur, pour nous irréparable, Ce qu'on promet pour l'autre est peu considérable ; Et, sous un faux espoir de nous mieux établir, Ce renfort accepté pourrait nous affaiblir.

V2* SERTORIUS, ACT

Voilà ce qui retient mon esprit en balance. Je n'ai pour Aristie aucune répugnance ; Et la reine à tel point n'asservit pas mon cœur, Qu'il ne fasse encor tout pour le commun bonheur.

PEJRPENNA.

Cette crainte , seigneur, dont votre âme est gênée ?se doit pas d'un moment retarder l'hyménée. Yiriate, il est vrai, pourra s'en émouvoir; Mais que sert la colère où manque le pouvoir ? Malgré sa jalousie et ses vaines menaces, N'êtes-Tous pas toujours le maître de ses places? Les siens, dont vous craignez le vif ressentiment, Ont-ils dans votre armée aucun commandement ? Des plus nobles d'entre eux, et des plus grands cou-

[rages, N'avez-vous pas les fils dans Osca pour otages ! Tous leurs chefs sont Romains ; et leurs propres sol-

[dats, Dispersés dans nos rangs, ont fait tant de combats, Que la vieille amitié qui les attache aux nôtres Leur fait aimer nos lois et n'en vouloir point d'autres , Pourquoi donc tant les craindre, et pourquoi refusertorius. [ser...

Vous-même, Perpenna, pourquoi tant déguiser? Je vois ce qu'on m'a dit : vous aimez Viriate ; Et votre amour caché dans vos raisons éclate. Mais les raisonnements sont ici superflus : Dites que vous l'aimez, et je ne l'aime plus. Parlez : je vous dois tant, que ma reconnaissance Ne peut être sans honte un moment en balance.

PERPENNA

L'aveu que vous voulez à mon cœur est si doux, Que j'ose...

SERTORIUS

C'est assez : je parlerai pour vous.

PERPENNA

Ah! seigneur, c'en est trop; et...

SERTORIUS

Point de repartie :

Tous mes vœux sont déjà du côté d' Aristie ; Et je l'épouserai, pourvu qu'en même jour La reine se résolve 5 payer votre amour : Car, quoi que vous disiez, je dois craindre sa haine, Et fuirais à ce prix cette illustre Romaine. La voici : laissez-moi ménager son esprit ; Et voyez cependant de quel air on m'écrit

SERTORIUS, ARTSTIE.

ARISTIE

.Ne vous offensez pas si dans mon infortune Ma faiblesse me force à vous être importune ; Non pas pour mon hymen : les suites d'un tel choix Méritent qu'on y pense un peu plus dune fois ;

Mais vous pouvez, seigneur, joindre à mes espéran- Contre un péril nouveau nouvelles assurances, [ces J'apprends qu'un infidèle, autrefois mon époux, Vient jusque dans ces murs conférer avec vous : L'ordre de son tyran, et sa flamme inquiète, Me pourront envier l'honneur de ma retraite : L'un en prévoit la suite, et l'autre en craint l'éclat ; Et tous les deux contre elle ont leur raison d'état. Je vous demande donc sûreté tout entière Contre la violence et contre la prière, Si par l'une ou par l'autre il veut se ressaisir De ce qu'il ne peut voir ailleurs sans déplaisir.

SERTORIUS

Il en a lieu, madame; un si rare mérite

Semble croître de prix quand par force on le quitte ;

Mais vous avez ici sûreté contre tous,

Pourvu que vous puissiez en trouver contre vous ,

Et que contre un ingrat dont l'amour fut si tendre,

Lorsqu'il vous parlera, vous sachiez vous défendre.

On a peine à haïr ce qu'on a bien aimé,

Et le feu mal éteint est bientôt rallumé.

ARISTIE

L'ingrat, par son divorce en faveur d' /Emilie, M'a livrée au mépris de toute l'Italie. Vous savez à quel point mon courage est blessé : Mais s'il se dédisait d'un outrage forcé, S'il chassait ^Emilie, et me rendait ma place, J'aurais peine, seigneur, à lui refuser grâce; Et, tant que je serai maîtresse de ma foi, Je me dois tout à lui s'il revient tout à moi.

SERTORÎUS.

En vain donc je me flatte ; en vain j'ose, madame', Promettre à mon espoir quelque part en votre âme ; Pompée en est encor l'unique souverain.

Tous vos ressentiments n'offrent que votre main ; Et, quand par ses refus j'aurai droit d'y prétendre, Le cœur toujours à lui ne voudra pas se rendre.

ARISTIE

Qu'importe de mon cœur, si je sais mon devoir, Et si mon hyménée enfle votre pouvoir?

Vous ravaleriez-vous jusques à la bassesse D'exiger de ce cœur des marques de tendresse, Et de les préférer à ce qu'il fait d'effort Pour braver mon tyran et relever mon sort ? Laissons, seigneur, laissons pour les petites âmes Ce commerce rampant de soupirs et de flammes ; Et ne nous unissons que pour mieux soutenir La liberté que Rome est prête à voir finir. Unissons ma vengeance à votre politique, Pour sauver des abois toute la république : L'hymen seul peut unir des intérêts si grands. Je sais que c'est beaucoup que ce que je prétends : Mais, dans ce dur exil que mon tyran m'impose, Le rebut de Pompée est encor quelque chose ; Et j'ai des sentiments trop nobles ou trop vains Pour le porter ailleurs qu'au plus grand des Romains.

SERTORIUS, AGI

SERTORIUS

Ce nom ne m'est pas dû, je suis...

ARISTIE

Ce que vous faites Montre à tout l'univers, seigneur, ce que vous êtes ; Mais quand même ce nom semblerait trop pour vous, Du moins mon infidèle est d'un rang au-dessous : Il sert dans son parti, vous commandez au vôtre; Vous êtes chef de l'un, et lui sujet dans l'autre ; Et son divorce enfin, qui m'arrache sa foi, L'y laisse par Sylla plus opprimé que moi, Si votre hymen m'élève à la grandeur sublime Tandis qu'en l'esclavage un autre hymen l'abîme. Mais, seigneur, je m'emporte, et l'excès d'un tel heur Me fait vous en parler avec trop de chaleur. Tout mon bien est encor dedans l'incertitude : Je n'en conçois l'espoir qu'avec inquiétude ; Et je craindrai toujours d'avoir trop prétendu, -Tant que de cet espoir vous m'ayez répondu. Vous me pouvez d'un mot assurer ou confondre.

SERTORIUS

Mais, madame, après tout, que puis-je vous répon- De quoi vous assurer, si vous-même parlez [dre? Sans être sûre encor de ce que vous voulez?

De votre illustre hymen je sais les avantages ; J'adore les grands noms que j'en ai pour otages, Et vois que leur secours, nous rehaussant le bras, Aurait bientôt jeté la tyrannie à bas : Mais cette attente aussi pourrait se voir trompée Dans l'offre d'une main qui se garde à Pompée, Et qui n'étale ici la grandeur d'un tel bien Que pour me tout promettre et ne me donner rien.

ARISTIE

Si vous vouliez ma main par choix de ma personne, Je vous dirais, seigneur : «Prenez, je vous la donne; « Quoi que veuille Pompée, il le voudra trop tard. » Mais, comme en cet hymen l'amour n'a point de part. Qu'il n'est qu'un pur effet de noble politique, Souffrez que je vous die, afin que je m'explique. Que, quand j'aurais pour dot un million de bras, Je vous donne encor plus en ne l'achevant pas.

Si je réduis Pompée à chasser ^Emilie, Peut-il, Sylla régnant, regarder l'Italie? Ira-t-il se livrer à son juste courroux? Won, non ; si je le gagne, il faut qu'il vienne à vous. Ainsi par mon hymen vous avez assurance Que mille vrais Romains prendront votre défense : Mais, si j'en romps l'accord pour lui rendre mes Vous aurez ces Romains et Pompée avec eux ; [vœux, Vous aurez ses amis par ce nouveau divorce ; Vous aurez du tyran la principale force, Son armée, ou du moins ses plus braves soldats, Qui de leur général voudront suivre les pas ; Vous marcherez vers Rome à communes enseignes. Il sera temps alors, Sylla, que tu me craignes. Tremble, et crois voir bientôt trébucher ta fierté ,

Si je puis t'enlever ce que tu m'as ôté. Pour faire de Pompée un gendre de ta femme, Tu l'as fait un parjure, un méchant, un infâme : Mais, s'il me laisse encor quelques droits sur son Il reprendra sa foi, sa vertu, son honneur ; [cœur, Pour rentrer dans mes fers il brisera tes chaînes ; Et nous t'accablerons sous nos communes haines. J'abuse trop, seigneur, d'un précieux loisir : Voilà vos intérêts; c'est à vous de choisir. Si votre amour trop prompt veut borner sa conquête , Je vous le dis encor, ma main est toute prête. Je vous laisse y penser : surtout souvenez-vous Que ma gloire en ces lieux me demande un époux ; Qu'elle ne peut souffrir que ma fuite m'y range, En captive de guerre, au péril d'un échange, Qu'elle veut un grand homme à recevoir ma foi, Qu'après vous et Pompée il n'en est point pour moi , Et que...

SERTORIUS

Vous le verrez, et saurez sa pensée.

ARISTIE

Adieu! seigneur : j'y suis la plus intéressée, Et j'y vais préparer mon reste de pouvoir.

SERTORIUS

Moi, je vais donner l'ordre à le bien recevoir.

Dieux, souffrez qu'à mon tour avec vous je m'expli- Que c'est un sort cruel d'aimer par politique ! [que. Et que ses intérêts sont d'étranges malheurs, S'ils font donner la main quand le cœur est ailleurs !

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