ACTE TROISIEME
SERTORIUS, POMPÉE, suite.
SERTORIUS
Seigneur, qui des mortels eût jamais osé croire Que la trêve à tel point dût rehausser ma gloire; Qu'un nom à qui la guerre a fait tant applaudir Dans l'ombre de la paix trouvait à s'agrandir? Certes, je doute encor si ma vue est trompée, Alors que dans ces murs je vois le grand Pompée ; Et quand il lui plaira, je saurai quel bonheur Comble Sertorius d'un tel excès d'honneur.
POMPÉE
Deux raisons. Mais, seigneur, faites qu'on se retire, Afin qu'en liberté je puisse vous les dire.
L'inimitié qui règne entre nos deux partis N'y rend pas de l'honneur tous les droits amortis. Comme le vrai mérite a ses prérogatives, Qui prennent le dessus des haines les plus vives, L'estime et le respect sont de justes tributs Qu'aux plus fiers ennemis arrachent les vertus ; Et c'est ce que vient rendre à la haute vaillance, Dont je ne fais ici que trop d'expérience, L'ardeur de voir de près un si fameux héros, Sans lui voir en la main piques ni javelots, Et le front désarmé de ce regard terrible Qui dans nos escadrons guide un bras invincible.
Je suis jeune et guerrier, et tant de fois vainqueur, Que mon trop de fortune a pu m'enller le cœur ;
1. Cette scène, ou plutôt la seconde, dont celle-ci n'est que le commencement, fil le succès de Sertorius, et elle aura toujours une grande réputation. S'il y a quelques défauts dans le style, ces défauts n'ôtent rien à la noblesse des sentiments, à la politique, aux bienséances de toute espèce, qui l'ont un chef-d'œuvre de cette conversation. Elle n'est pas trafique, j'en conviens; elle n'est que politique. La pièce de Sertorius n'a rien de la chaleur el du pathétique de la vraie tragédie, comme Corneille l'avoue dans son examen ; mais cette scène de Sertorius el de Pompée, prise à pari, est un ^rand modèle.
E 111, SCÈINL 1.
Mais, et ce franc aveusiedbien aux grands courages, J'apprends plus contre vous par mes désavantages, Que les plus beaux succès, qu'ailleurs j'aie emporte m'ont encore appris par mes prospérités, [tés, Je vois ce qu'il faut faire, à voir ce que vous faites : Les sièges, les assauts, les savantes retraites, Bien camper, bien choisir à chacun son emploi, Votre exemple est partout une étude pour moi. Ah! si je vous pouvais rendre à la république, Que je croirais lui faire un présent magnifique ! Et que j'irais, seigneur, à Rome avec plaisir, Puisque la trêve enfin m'en donne le loisir, Si j'y pouvais porter quelque faible espérance D'y conclure un accord d'une telle importance ! Près de l'heureux Sylla ne puis-je rien pour vous? Et près de vous, seigneur, ne puis-j e rien pour tous ?
SERTORIUS
Vous me pourriez sans doute épargner quelque pei- Si vous vouliez avoir l'âme toute romaine : [ne, Mais, avant que d'entrer en ces difficultés, Souffrez que je réponde à vos civilités. *
Vous ne me donnez rien par cette haute estime Que vous n'ayez déjà dans le degré sublime. La victoire attachée à vos premiers exploits, Un triomphe avant l'âge où le souffrent nos lois , Avant la dignité qui permet d'y prétendre, Font trop voir quels respects l'univers vous doit ren- Si dans l'occasion je ménage un peu mieux [dre. L'assiette du pays et la faveur des lieux, Si mon expérience en prend quelque avantage, Le grand art de la guerre attend quelquefois l'âge; Le temps y fait beaucoup ; et de mes actions S'il vous a plu tirer quelques instructions, Mes exemples un jour ayant fait place aux vôtres, Ce que je vous apprends, vous l'apprendrez à d'au- Etceux qu'aura ma mort saisis de mon emploi [très; S'instruiront contre vous comme vous contre moi.
Quant à l'heureux Sylla, je n'ai rien à vous dire. Je vous ai montré l'art d'affaiblir son empire ; Et, si je puis jamais y joindre des leçons Dignes de vous apprendre à repasser les monts, Je suivrai d'assez près votre illustre retraite Pour traiter avec lui sans besoin d'interprète, Et sur les bords du Tibre, une pique à la main, Lui demander raison pour le peuple romain.
POMPÉE
De si hautes leçons, seigneur, sont difficiles, Et pourraient vous donner quelques soins inutiles, Si vous faisiez dessein de me les expliquer Jusqu'à m'avoir appris à les bien pratiquer.
SERTORIUS
Aussi me pourriez-vous épargner quelque peine, Si vous vouliez avoir l'âme toute romaine ; Je vous l'ai déjà dit.
POMPÉE
Ce discours rebattu
SEHTORIUS, AC
Lasserait une austère et farouche vertu. [dre
Pour moi, qui vous honore assez pour me contrain- A fuir obstinément tout sujet de m'en plaindre, Je ne veux rien comprendre en ces obscurités.
SEBTOIUUS.
Je sais qu'on n'aime point de telles vérités : Mais, seigneur, étant seuls, je parle avec franchise; Bannissant les témoins, vous me l'avez permise : Et je garde avec vous la même liberté Que si votre Sylla n'avait jamais été.
Est-ce être tout Romain qu'être chef d'une guerre Qui veut tenir aux fers les maîtres de la terre? Ce nom, sans vous et lui, nous serait encor dû ; C'est par lui, c'est par vous, que nous l'avons perdu. C'est vous qui sous le joug traînez des cœurs si brades; Ils étaient plus que rois, ils sont moindres qu'escla- Et la gloire qui suit vos plus nobles travaux [ves ; Ne fait qu'approfondir l'abîme de leurs maux : Leur misère est le fruit de votre illustre peine : Et vous pensez avoir l'âme toute romaine ! Vous avez hérité ce nom de vos aïeux ; Mais, s'il vous était cher, vous le rempliriez mieux.
POMPÉE
Je crois le bien remplir quand tout mon cœur s'ap- Aux soins de rétablir un jour la république : [plique Mais vous jugez, seigneur, de l'âme par le bras ; Et souvent l'un paraît ce que l'autre n'est pas. Lorsque deux factions divisent un empire, Chacun suit au hasard la meilleure ou la pire, Suivant l'occasion ou la nécessité Qui l'emporte vers l'un ou vers l'autre côté. Le plus juste parti, difficile à connaître, Nous laisse en liberté de nous choisir un maître ; Mais, quand ce choix est fait, on ne s'en dédit plus. J'ai servi sous Sylla du temps de Marius, Et servirai sous lui tant qu'un destin funeste De nos divisions soutiendra quelque reste. Comme je ne vois pas dans le fond de son cœur, J'ignore quels projets peut former son bonheur : S'il les pousse trop ioin, moi-même je l'en blâme, Je lui prête mon bras sans engager mon âme ; Je m'abandonne au cours de sa félicité, Tandis que tous mes vœux sont pour la liberté ; Et c'est ce qui me force à garder une place Qu'usurperaient sans moi l'injustice et l'audace, Afin que, Sylla mort, ce dangereux pouvoir Ne tombe qu'en des mains qui sachent leur devoir. Enfin je sais mon but, et vous savez le vôtre.
sebtorius. [autre;
Mais cependant, seigneur, vous servez comme un Et nous, qui jugeons tout sur la foi de nos yeux, Et laissons le dedans à pénétrer aux dieux, [Rome, Nous craignons votre exemple, et doutons si dans Il n'instruit point le peuple à prendre loi d'un hom- Et si votre valeur, sous le pouvoir d 'autrui, [me ;
Ne sème point pour vous lorsqu'elle agit pour lui .
Comme je vous estime, il m'est aisé de croire Que de la liberté vous feriez votre gloire, Que votre âme en secret lui donne tous ses vœux ; Mais, si je m'en rapporte aux esprits soupçonneux. Vous aidez aux Romains à faire essai d'un maître, Sous ce flatteur espoir qu'un jour vous pourrez l'être . La main qui les opprime, et que vous soutenez, Les accoutume au joug que vous leur destinez; Et, doutant s'ils voudront se faire à l'esclavage, Aux périls de Sylla vous tâtez leur courage.
POMPÉE
Le temps détrompera ceux qui parlent ainsi ; Mais justifîra-t-il ce que Ton voit ici ? Permettez qu'à mon tour je parle avec franchise ; Votre exemple à la fois m'instruit et m'autorise : Je juge, comme vous, sur la foi de mes yeux, Et laisse le dedans à pénétrer aux dieux.
Ne vit-on pas ici sous les ordres d'un homme ? N'y commandez-vous pas comme Sylla dans Rome ? Du nom de dictateur, du nom de général, Qu'importe, si des deux le pouvoir est égal ? Les titres différents ne font rien à la chose ; Vous imposez des lois ainsi qu'il en impose; Et, s'il est périlleux de s'en faire haïr, 11 ne serait pas sûr de vous désobéir.
Pour moi, si quelque jour je suis ce que vous êtes, J'en userai peut-être alors comme vous faites : Jusque-là...
SEETORIUS.
Vous pourriez en douter jusque-là , Et me faire un peu moins ressembler à Sylla. Si je commande ici, le sénat me l'ordonne. Mes ordres n'ont encore assassiné personne. Je n'ai pour ennemis que ceux du bien commun ; Je leur fais bonne guerre et n'en proscris pas un. C'est un asile ouvert que mon pouvoir suprême , P^t, si l'on m'obéit, ce n'est qu'autant qu'on m'aime.
POMPÉE
Et votre empire en est d'autant plus dangereux. Qu'il rend de vos vertus les peuples amoureux, Qu'en assujétissant vous avez l'art de plaire, Qu'on croit n'être en vos fers qu'esclave volontaire, Et que la liberté trouvera peu de jour A détruire un pouvoir que fait régner l'amour.
Ainsi parlent, seigneur, les âmes soupçonneuses . Mais n'examinons point ces questions fâcheuses, Ni si c'est un sénat qu'un amas de bannis Que cet asile ouvert sous vous a réunis. Une seconde fois, n'est-il aucune voie Par où je puisse à Rome emporter quelque joie ? Elle serait extrême à trouver les moyens De rendre un si grand homme à ses concitoyens. Il est doux de revoir les murs de la patrie : C'est elle par ma voix, seigneur, qui vous en prie ; C'est Rome...