OTHON, ACTE I, SCENE II
Il a de la naissance ; et, s'il est agissant, S'il suit des favoris la pente trop commune, Plautine hait en lui ces soins de la fortune : Son cœur est noble et grand .
ALBIN
Quoi qu'elle ait de vertu, Vous devriez dans l'âme être un peu combattu. La nièce de Galba pour dot aura l'empire, Et vaut bien que pour elle à ce prix on soupire : Son oncle doit bientôt lui choisir un époux. Le mérite et le sang font un éclat en vous, Qui pour y joindre encor celui du diadème....
OTHON
Quand mon cœur se pourrait soustraire àeequej'ai-
Et que pour moi Camille aurait tant de bonté [me,
Que je dusse espérer de m'en voir écouté,
Si, comme tu le dis, sa main doit faire un maître,
Aucun de nos tyrans n'est encor las de l'être ;
Et ce serait tous trois les attirer sur moi,
Qu'aspirer sans leur ordre à recevoir sa foi.
Surtout de Vinius le sensible courage
Ferait tout pour me perdre après un tel outrage ,
Et se vengerait même à la face des dieux,
Si j'avais sur Camille osé tourner les yeux.
ALBIN
Pensez-y toutefois : ma sœur est auprès d'elle ; Je puis vous y servir, l'occasion est belle ; Tout autre amant que vous s'en laisserait charmer ; Et je vous dirais plus, si vous osiez l'aimer.
Porte à d'autres qu'à moi cette amorce inutile ; Mon cœur, tout à Plautine, est fermé pour Camille. La beauté de l'objet, la honte de changer, Le succès incertain, l'infaillible danger, Tout fait à tes projets d'invincibles obstacles.
ALBIN
Seigneur, en moins de rien il se fait des miracles : A ces deux grands rivaux peut-être il serait doux D'ôter à Vinius un gendre tel que vous ; Et si l'un par bonheur à Galba vous propose.... Ce n'est pas qu'après tout j'en sache aucune chose ; Je leur suis trop suspect pour s'en ouvrir a moi : Mais si je vous puis dire enfin ce que j'en croi, Je vous proposerais, si j'étais en leur place.
OTHON
Aucun d'eux ne fera ce que tu veux qu'il fasse ; Et s'ils peuvent jamais trouver quelque douceur A faire que Galba choisisse un successeur, Us voudront par ce choix se mettre en assurance, Et n'en proposeront que de leur dépendance. Je sais... Mais Vinius que j'aperçois venir.... Laissez-nous seuls, Albin; je veux l'entretenir.
VINIUS, OTHOPs.
VINIUS.
Je crois que vous m'aimez, seigneur, et que ma fille Vous fait prendre intérêt en toute ma famille. Il en faut une preuve, et non pas seulement Qui consiste aux devoirs dont s'empresse un amant \ Il la faut plus solide, il la faut d'un grand homme, D'un cœur digne en effet de commander à Rome. Il ne faut plus l'aimer.
OTHON
Quoi ! pour preuve d'amour...
VINIUS.
Il faut faire encor plus, seigneur, en ce grand jour; Il faut aimer ailleurs.
othoïn .
Ah ! que m'osez-vous dire ?
VINIUS.
Je sais qu'à son hymen tout votre cœur aspire ; Mais elle, et vous, et moi, nous allons tous périr ; Et votre change seul nous peut tous secourir. Vous me devez, seigneur, peut-être quel que chose : Sans moi, sans mon crédit qu'à leurs desseinsj'op- Lacus et Martian vous auraient peu souffert ; [pose, Il faut à votre tour rompre un coup qui me perd, Et qui, si votre cœur ne s'arrache à Plautine, Vous enveloppera tous deux en ma ruine.
OTHON
Dans le plus doux espoir de mes vœux acceptés, M'ordonner que je change ! et vous-même!
VINIUS.
Ëcoutez.
L'honneur que nous ferait votre illustre hyménée Des deux que j'ai nommés tient l'âme si gênée, Que jusqu'ici Galba, qu'ils obsèdent tous deux, A refusé son ordre à l'effet de nos vœux. L'obstacle qu'ils y font vous peut montrer sans peine Quelle est pour vous et moi leur envie et leur haine; Et qu'aujourd'hui,de l'air dont nousnousregardons. Us nous perdront bientôt si nous ne les perdons. C'est une vérité qu'on voit trop manifeste ; Et sur ce fondement, seigneur, je passe au reste. Galba, vieil et cassé, qui se voit.sans enfants, Croit qu'on méprise en lui la faiblesse des ans, Et qu'on ne peut aimer à servir sous un maître Qui n'aura pas loisir de le bien reconnaître. Il voit de toutes parts du tumulte excité : Le soldat en Syrie est presque révolté ; Vitellius avance avec la force unie Des troupes de la Gaule et de la Germanie ; Cequ'il a de vieux corps le souffre avec ennui ; Tous les prétoriens murmurent contre lui. De leur l\ymphidius l'indigne sacrifice
OTHON, ACTE
De qui se l'immola leur demande justice : Il le sait, et prétend par un jeune empereur Ramener les esprits, et calmer leur fureur. Il espère un pouvoir ferme, plein, et tranquille, S'il nomme pour César un époux de Camille ; Mais il balance encor sur ce choix d'un époux, Et je ne puis, seigneur, m'assurer que sur vous. J'ai donc pour ce grand choix vanté votre courage, Et Lacus à Pison a donné son suffrage. Martiaii n'a parlé qu'en termes ambigus, Mais sans doute il ira du côté de Lacus Et l'unique remède est de gagner Camille : Si sa voix est pour nous, la leur est inutile. Nous serons pareil nombre, et dans l'égalité, Galba pour cette nièce aura de la bonté. 11 a remis exprès à tantôt d'en résoudre. De nos têtes sur eux détournez cette foudre ; le vous le dis encor, contre ces grands jaloux le ne me puis, seigneur, assurer que sur vous. De votre premier choix quoi que je doive attendre, le vous aime encor mieux pour maître que pour
[gendre:
Et je ne vois pour nous qu'un naufrage certain, S'il nous faut recevoir un prince de leur main.
OTHON
Ah ! seigneur, sur ce point c'est trop de conliance ; C'est vous tenir trop sûr de mon obéissance. le ne prends plus de lois que de ma passion ; Plautine est l'objet seul de mon ambition ; Et, si votre amitié me veut détacher d'elle, La haine de Lacus me serait moins cruelle. Que m'importe, après tout, si tel est mon malheur, De mourir par son ordre, ou mourir de douleur ?
VINIUS.
Seigneur, un grand courage, à quelque point qu'il ai- Saittoujours au besoin se posséder soi-même, [me, Poppee avait pour vous du moins autant d'appas ; Et quand on vous l'ôta vous n'en mourûtes pas.
otholx .
Aon, seigneur; mais Poppée était une infidèle, Oui n'en voulait qu'au trône, et qui m'aimait moins
[qu'elle :
Ce peu qu'elle eut d'amour ne fit du lit dOthon Qu'un degré pour monter à celui de Néron ; Elle ne m'épousa qu'atin de s'y produire, D'y ménager sa place au hasard de me nuire : Aussi j'en fus banni sous un titre d'honneur ; Et pour ne plus me voir on me fit gouverneur. Mais j'adore Plautine, et je règne en son âme : Nous ordonner d'éteindre une si belle flamme, C'est... je n'ose le dire. Il est d'autres Romains, Seigneur, qui sauront mieux appuyer vos desseins ; Il en est dont le cœur pour Camille soupire, Et qui seront ravis de vous devoir l'empire.
vi xi us.
le veux que cet espoir à d'autres soit permis ;
Mais êtes-vous fort sûr qu'ils soient de nos amis ? Savez-vous mieux que moi s'ils plairont à Camille ?
OTHON
Et croyez-vous pour moi qu'elle soit plus facile ? Pour moi, que d'autres vœux...
VINIUS.
A ne vous rien celer, Sortant d'avec Galba, j'ai voulu lui parler ; J'ai voulu sur ce point pressentir sa pensée; l'en ai nommé plusieurs pour qui je l'ai pressée. A leurs noms, un grand froid, un front triste, un
[œil bas, M'ont fait voir aussitôt qu'ils ne lui plaisaient pas : Au vôtre elle a rougi, puis s'est mise à sourire, Et m'a soudain quitté sans me vouloir rien dire. C'est à vous, qui savez ce que c'est que d'aimer, A juger de son cœur ce qu'on doit présumer.
OTHON
le n'en veux rien juger, seigneur; et sans Plautine L'amour m'est un poison, le bonheur m'assassine; Et toutes les douceurs du pouvoir souverain Me sont d'affreuxtourments,s'il m'en coûte sa main .
m mus.
De tant de fermeté j'aurais l'âme ravie, Si cet excès d'amour nous assurait la vie ; Mais il nous faut le trône, ou renoncer au jour: Et quand nous périrons, que servira l'amour ?
OTHON
A de vaines frayeurs un noir soupçon vous livre ; Pison n'est point cruel et nous laissera vivre.
VINIUS.
Il nous laissera vivre, et je vous ai nommé !
Si de nous voir dans Rome il n'est point alarmé,
Nos communs ennemis, qui prendront sa conduite .
En préviendront pour lui la dangereuse suite.
Seigneur, quand pour l'empire on s'est vu désigner,
Il faut, quoi qu'il arrive, ou périr, ou régner.
Le posthume Agrippa vécut peu sous Tibère ;
Néron n'épargna point le sang de son beau-frère ;
Et Pison vous perdra par la même raison,
Si vous ne vous hâtez de prévenir Pison.
II n'est point de milieu qu'en saine politique ..
OTHON
Et l'amour est la seule où tout mon cœur s'applique. Rien ne vous a servi, seigneur, de me nommer ; Vous voulez que je règne, et je ne sais qu'aimer, le pourrais savoir plus, si l'astre qui domine Me voulait faire un jour régner avec Plautine ; Mais dérober son âme à de si doux appas, Pour attacher sa vie à ce qu'on n'aime pas ! . . .
VINIUS.
Eh bien ! si cet amour a sur vous tant de force, Piégnez : qui fait des lois peut bien faire un divorce . Du trône on considère enfin ses vrais amis ; Et quand vous pourrez tout, tout vous sera permis.
àol