‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 541 sur 766 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

ALCIDON

J'en demeure d'accord, chacun a sa méthode; Mais la tienne pour moi serait bien incommode : Mon cœur ne pourrait pas conserver tant de feu, S'il fallait que ma bouche en témoignât si peu

Tu aimes Clarice depuis près de deux ans, continue-t-il ; qu'espères-tu en gardant le silence ?

PHILÏSTE.

Non ; mai?, à dire vrai, je veux qu'elle devine.

ALCIDON

Ton espoir, qui te flatte, en vain se l'imagine: Clarice, avec raison, prend pour stupidité Ce ridicule effet de ta timidité.

PHILISTE

Peut-être; mais enfin, vois-tu qu'elle me fuie ; Qu'indifférent qu'il est mon entretien l'ennuie ; Que je lui sois à chaçge ; et, lorsque je la voi, Qu'elle use d'artifice à s'échapper de moi ?

Il engage Alcidon à ne prendre aucun souci de l'avenir qui est réservé à lui Philiste, car, avant tout, un amant doit s'assurer du cœur de sa maîtresse.

ALCIDON

Suive qui le voudra ce procédé nouveau ;

Mon feu me déplairait caché sous ce rideau.

Ne parler point d'amour ! Pour moi, je me défie

Des fantasques raisons de ta philosophie :

Ce n'est pas là mon jeu. Le joli passe-temps,

D'èire auprès d'une dame et causer du beau temp?,

Lui jurer que Paris est toujours plein de fange,

Qu'un certain parfumeur vend de fort bonne eau d'ange,

Qu'un cavalier regarde un autre de travers,

Que dans la comédie on dit d'assez bons vers,

Qu'Aglante avec Philis dans un mois se marie !

PHILISTE

Le ciel, qui nous choisit lui-même des partis, A tes feux et les miens prudemment assortis; Et, comme à ces longueurs il t'a fait indocile, Il te donne en ma soeur un naturel facile: Ainsi pour celte veuve il a su m'enflammer, Après m'avoir donné par où m'en faire aimer.

ALCIDON

Mais il faut lui parler de l'ardeur qui t'engage.

EXAMEN ANALYTIQUE

PHILISTE

C'est ce qu'en ma faveur sa nourrice ménage

Adieu.

ALCIDON

La confidence avec un bon ami Jamais, sans l'offenser, ne s'exerce à demi.

(Seal.)

Vit-on jamais amant de pareille imprudence, Faire avec son rival entière confidence ? Simple, apprends que ta sœur n'aura jamais de quoi Asservir sous ses lois des gens faits comme moi ; Qu'Alcidon feint pour elle, et brûle pour Clarice. Ton agente est à moi.

N'est-il pas vrai, nourrice?

s'interrompt-il en voyant entrer la nourrice de la veuve, et son agent secret quoiqu'elle semble servir les intérêts de Philiste. Elle lui recommande de paraître toujours empressé auprès de Doris, pendant qu'elle s'efforcera de lui gagner le cœur de Clarice.

ALCIDON

A m'en ouïr conter, l'amour de Céladon N'eut jamais rien d'égal à celui d'Alcidon ; Tu rirais trop de voir comme je la cajole.

Il sort. Doris et sa mère viennent occuper la scène. En sondant le cœur de sa fille, Chrysante apprend que celle-ci ne paraît répondre aux empressements d'Alcidon que par condescendance pour son frère Philiste ; qu'elle acceptera sans peine l'époux que sa mère lui aura choisi ; un jeune homme sortant des universités, Forlange, qu'elle a rencontré au cercle la veille, lui a pendant cinq minutes débité mille propos insignifiants. Ce Forlange serait un excellent parti; aussi Chrysante engage-t-elle sa fille à faire en sorte de lui plaire, tout en ménageant Alcidon, lui avouant même que déjà elle travaille à cette union. Doris laisse sa mère seule avec Géron, qui apprend à celle-ci que Forlange est épris de celle-là.

Pendant quelques minutes, Clarice et Philiste se trouvent seul à seule, sans que celui-ci ose se déclarer. Il sort ; Clarice s'écrie :

Las ! il m'en dit assez, si je l'osais entendre, Et ses désirs aux miens se font assez comprendre ; Mais, pour nous déclarer une si belle ardeur, L'un est muet de crainte, et l'autre de pudeur. Que mon rang me déplaît! que mon trop de fortune, Au lieu de m'obliger, me choque et m'importune !

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