‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 590 sur 766 · ACTE DEUXIEME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIEME

Garibalde, duc de Turin et vassal de Grimoald, déclare son amour à Eduige; elle lui répond :

Pour gagner mon amour il faut servir ma haine : A ce prix est le sceptre, à ce prix une reine, Et Grimoald puni rendra digne de moi Quiconque ose m'aimer ou se veut faire roi. "

GARIBALDG.

Mettre à ce prix vos feux et votre diadème C'est ne connaître pas votre haine et vous-même ; Et qui sous cet espoir voudrait vous obéir Chercherait les moyens de se faire haïr. Grimoa'H inconstant n'a plus pour vous de charmes ; Mais Grimoald puni vous coûterait des larmes : A cet objet sauglani l'effort de la pitié Reprendrait tous les droits d une vieille amitié.. .

EDUIGE.

Vengez-moi toutefois, mais d'une autre manière : Pour conserver mes jours, laissez-lui la lumière ; Quelque mort que je doive à sou manque de foi, Otez-lui Rodelinde, et c'est assez pour moi... Je veux qu'il se repente et se repente en vain, Rende haine pour haine, et dédain pour dédain ; Je veux qu'en vain son âme, esclave de la mienne, Me demande sa grâce, et jamais ne l'obtienne, Qu'il soupire sans fruil; ei, pour le punir mieux, Je veux même à mon tour vous aimer à ses yeux.

GARIBALDE.

Le pourrez-vous, madame, et savez-vous vos forces? Savez-vons de l'amour quelles sont les amorces? Savez-vous ce qu'il peut, et qu'un visage aimé Est toujours trop aimable à ce qu'il a charmé? Si vous ne m'abusez, votre cœur vous abuse : L'inconstance jamais n'a de mauvaise excuse; Et, comme l'amour seul fait le ressentiment, Le moindre repentir obtient grâce à l'amanl.

EDUIGE.

Quoi qu'il puisse arriver, donnez-vous celle gloire D'avoir sur cet ingrat rétabli ma victoire ; Sans songer qu'à me plaire exécutez mes lois, Et pour l'événement laissez tout à mon choix ; Souffrez qu'en liberté je l'aime ou le néglige. L'amant est trop payé quand son service oblige ; Et quiconque en aimant aspire â d'autres prix, IN'a qu'un amour servile et Oigne de mépris. Le véritable amour jamais n'est mercenaire, 11 n'i si jamais souillé de l'espoir du salaire, Il ne veut que servir, et n'a point d'intérêt Qu'il n'immole à celui de l'objet qui lui plaît. Voyez donc Grimoald, tâchez à le réduire; Faites-moi triompher, au hasard de vous nuire; Et si je prends pour lui des sentiments plus doux, Vous m'aurez faite heureuse, et c'est assez pour vous. Je verrai par l'effort de votre obéissance Où doit aller celui de ma reconnaissance. Cependant, s'il est vrai que j'ai pu vous charmer, Aimez-moi plus que vous, ou cessez de m'aimer : C'est par là seulement que l'on mérite Eduige. Je veux bien qu'on espère et non pas qu'on exige; Je ne veux rien devoir : mais lorsqu'on me Srrt bien, On peut attendre tout de qui ne promet rien.

(Elle sort.)

Mais Garibalde est loin de vouloir servir l'amour d'Eduige ; c'est Grimoald lui-même qui, de peur qu'un autre amant n'embrassât la querelle de cette princesse, a engagé son vassal à la rechercher ; séduit par l'éclat de la couronne beaucoup plus que par les charmes de celle qui la porte , il se propose, en donnant de perfides conseils à G ri-

EXAMEN ANALYTIQUE

moald, de le rendre odieux aux peuples , puis de le précipiter du trône.

Grimoald entre et lui demande comment il a été accueilli ; il répond qu'Eduige, tant qu'elle conservera l'espoir de le voir revenir à elle, repoussera toutes les offres de mariage, et l'engage vivement à épouser Rodelinde , dût-il employer la force. Grimoald repousse cette idée.

GARIBALDE.

Que sert ce grand pouvoir qui suil le diadème, Si l'amant couronné n'en use pour soi-même? In roi n'est pas moins roi pour se laisser charmer, Et doit faire obéir qui ne veut pas aimer.

GRIMOALD

Porte, porte aux tyrans les damnables maximes; Je hais l'art de régner qui se permet des crimes : De quel front donnerais-je un exemple aujourd'hui Que mes lois dès demain puniraient en autrui ? Le pouvoir absolu n'a rien de redoutable Dont à sa conscience un roi ne soit comptable. L'amour s'excuse mal s'il règne injustement, Et l'amant couronné doit n'agir qu'en amant.

Unulphe vient annoncer à Grimoald que Rodelinde demande à l'entretenir : plus sourd que jamais aux perfides insinuations de Garibalde, qui lui dit que pour obtenir le cœur de la mère il faut menacer la tête du fils, il renaît à l'espoir.

Rodelinde vient le remercier de l'intérêt qu'il montre pour son fils ; mais, dit-elle,

Permets que je mette

Cet effort merveilleux en sa gloire parfaite,

Et que ma propre main lâche d'en arracher

Tout ce mélange impur dont lu le veux cacher :

Car enfin cet efforl est de telle nature

Que la source en doit être à nos yeux toute pure ;

La vertu doit régner dans un si grand projet,

En être seule cause, et l'honneur seul objet ;

Et depuis qu'on le souille, ou d'espoir de salaire,

Ou de chagrin d'amour, ou de souci de plaire.

Il part indignement d'un courage abattu,

Où la passion règne et non pas la vertu.

On publierait de loi que les yeux d'une femme

Plus que ta propre gloire auraient touché ton âme ;

On dirait qu'un héros si grand, si renommé,

Ne serait qu'un tyran, s'il n'avait point aimé.

Furieux de son refus, Grimoald l'arrête dit qu'un maître décidera d'elle.

et lui

RODELINDE.

Qui ne craint point la mort craint peu quoi qu'il ordonne.

GRIMOALD

Vous la craindrez peut-être en quelque autre personne.

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