ACTE PREMIER
Fille d'Asdrubal, général carthaginois, et d'abord mariée à Massinisse, roi de Numidie , Sopho-
nisbe, cédant à sa haine contre les Romains, a rompu son premier hymen afin de s'unir à Syphax, autre roi de cette contrée , qu'elle veut rattacher aux intérêts de Carthage.
SOPHONISBE
J'ai fait à Massinisse une infidélité:
Accepté par mon père, el nourri dans Carthage, Tu vis en tous les deux l'amour croître avec l'âge. Il poria dans l'Espagne et mon cœur et ma foi; Mais durant cette absence on disposa de moi. J'immolai ma tendresse au bien de ma patrie: Pour lui gagner Syphax j'eusse immolé ma Yie; Il était aux Romains, et je l'en détachai. J'étais à Massinisse, et je m'en arrachai : J'en eus de la douleur, j'en sentis de la gêne ; Mais je servais Carthage, et m'en revoyais reine : Car, afin que le change eût pour moi quelque appas, Syphax de Massinisse envahit les é ats, Et mettait à mes pieds l'une el l'autre couronne Quand l'autre était réduit à sa seule personne. Ainsi contre Carthage et contre ma grandeur Tu me vis n'écouter ni ma foi ni mon edeur.
Elle explique ainsi sa conduite à sa confidente Herminie, lorsque Bocchar, lieutenant de Syphax, vient lui annoncer l'arrivée de son maître sous les murs de Cyrthe, sa capitale, on* la tiennent bloquée les Romains : les Numides sont rangés en bataille, et l'on est entré en pourparlers.
BOCCHAR.
Madame, il était temps qu'il vous vînt du secours ;
Le siège élait formé, s'il eût tardé deux jours :
Les travaux commencés allaient à force ouverte
Tracer autour des murs l'ordre de votre perte,
Et l'orgueil des Romains se promenait l'éclat
D'asservir par leur prise et vous et tout l'état.
Syphax a dissipé par sa seule présence
De leur ambition la plus fière espérance.
Ses troupes, se montrant au lever du soleil,
Ont de voire ruine arrèlé l'appareil.
A peine une heure ou deux elles ont pris haleine,
Qu'il les range en bataille au milieu de la plaine ;
L'ennemi fait de même, et Ton voit des deux parts
Nos sillons hérissés de piques et de. dards,
Et l'une et l'autre armée étaler même audace,
Égale ardeur de vaincre, el pareille menace.
L'avantage du nombre est dans notre parti;
Ce grand feu des Romains en paraît ralenti ;
Du moins de Laelius la prudence inquiète
Sur le point du combat rous envoie un trompette:
On le mène à Syphax, à qui sans différer
De sa part il demande une heure à conférer.
Les otages reçus pour celte conférence,
Au milieu des deux camps l'un et l'autre s'avance;
Et, si le ciel répond à nos communs souhaits,
Le champ de la bataille enfantera la paix.
La réponse de la reine ne montre pas un grand désir de la paix ; aussitôt que Rocchar est sorti , Herminie en fait l'observation, et sa maîtresse lui découvre toute sa pensée : F.ryxe, reine de Gétulie, qui a aimé et aime encore Massinisse, est sa captive; la paix la remettrait en liberté, et Sophonisbe craint que l'ami des Romains ne l'épouse. Massinisse ne doit appartenir à aucune femme, puisqu'il a cessé d'appartenir à elle-même.
Je veux donc, s'il se peut, que l'heureux Massinisse Prenne tout autre hymen pour un affreux supplice; Qu'il m'adore en secret, qu'aucune nouveauté N'ose le consoler de ma déloyauté; Ne pouvant être à moi, qu'il ne soit à personne,
EXAMEN ANALYTIQUE
Ou qu'il souffre du moins que mon seul choix le donne.
Je veux penser encor que j'en puis disposer ;
Et c'est de quoi la paix me va désabuser.
Juge si j'aurai lieu d'en être satisfaite,
Et, par ce que je crains, vois ce que je souhaite.
Mais Eryxe déjà commence mon malheur,
Et me vient par sa joie avancer ma douleur.
Eryxe se présente, et engage humblement Sophonisbe à accepter la paix ; mais, piquée par l'arrogance des paroles de sa rivale , elle revient à sa dignité de reine et lui jette cette menace :
La bataille et la paix sont pour moi même chose ; L'une ou l'autre aujourd'hui finira mes ennuis : Mais l'une vous peut mettre en l'état où je suis.
Voyant venir Sypbax, Eryxe sort II demande à Sophonisbe ce qu'il doit décider. La reine lui dit qu'en sacrifiant son amour pour Massinisse, elle n'a été inspiré que par son zèle pour Carthage; qu'il doit donc ne penser qu'aux intérêts de Carthage, s'il ne veut être taxé d'ingratitude.
Si tout cela vous semble un léger avantage, Renvoyez-moi, seigneur, me perdre avec Carthage : J'y périrai sans vous, vous régnerez sans moi. Vous préserve le ciel de ce que je prévoi ! Et daigne son courroux, me prenant seule en butte, M'exempler par ma mort de pleurer votre chute.
Touché de ses chagrins plus que de ses raisons, Syphax ne peut que répondre :
N'en parlons plus, madame ; adieu, pensez à moi, Et je saurai pour vous vaincre ou mourir en roi-