‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 62 sur 766 · scène in · texte numérisé non relu

scène in

CHIMÈNE, ELVIRE

Enfin, je me vois libre, et je puis, sans contrainte, De mes vives douleurs te faire voir l'atteinte; Je puis donner passage à mes tristes soupirs, Je puis t'ouvrir mon aine et tous mes déplaisirs. Mon père est mort, Elvire; et la première épée Dont s'est armé Rodrigue, a sa trame coupée. Pleurez, pleurez, mes yeux, et fondez-vous en eau ! La moitié de ma vie a mis l'autre au tombeau, Et m'oblige à venger, après ce coup funeste, Celle que je n'ai plus sur celle qui me reste.

ELVIRE

Reposez-vous, madame.

CHIMÈNE

Ah ! que mal à propos Dans un malheur si grand tu parles de repos ! Par où sera jamais ma douleur apaisée, Si je ne puis haïr la main qui l'a causée? Et que dois-je espérer qu'un tourment éternel , Si je poursuis un crime, aimant le criminel?

ELVIRE

Il vous prive d'un père , et vous l'aimez encore !

CHIMÈNE

C'est peu de dire aimer , Elvire, je l'adore ; Ma passion s'oppose à mon ressentiment ; Dedans mon ennemi je trouve mon amant ; Et je sens qu'en dépit de toute ma colère , Rodrigue dans mon cœur combat encor mon père : Il l'attaque , il le presse , il cède , il se défend , Tantôt fort, tantôt faible, et tantôt triomphant : Mais , en ce dur combat de colère et de flamme , Il déchire mon cœur sans partager mon âme ; Kt quoi que mon amour ait sur moi de pouvoir, Je ne consulte point pour suivre mon devoir ; Je cours sans balancer où mon honneur m'oblige. Rodrigue m'est bien cher, son intérêt m'afflige; Mon cœur prend son parti ; mais , malgré son effort , Je sais ce que je suis , et que mon père est mort.

ELVIRE

Pensez-vous le poursuivre ?

CHIMÈNE

Ah ! cruelle pensée!

Et cruelle poursuite où je me vois forcée! Je demande sa tête, et crains de l'obtenir : Ma mort suivra la sienne, et je le veux punir !

ELVIRE

Quittez, quittez, madame, un dessein si tragique ; Ne vous imposez point de loi si tyrannique,

CHIMÈNE

Quoi ! mon père étant mort et presque entre mes bras, Son sang crîra vengeance, et je ne l'aurai pas ! [mes, Mon cœur, honteusement surpris par d'autres char-

III, SCENE IV. fi

Croira ne lui devoir que d'impuissantes larmes ! Et je pourrai souffrir qu'un amour suborneur Sous un lâche silence étouffe mon honneur!

ELVIRE

Madame, croyez-moi, vous serez excusable D'avoir moins de chaleur contre un objet aimable, Contre un amant si cher : vous avez assez fait ; Vous avez vu le roi , n'en pressez point l'effet : Ne vous obstinez point en cette humeur étrange.

CHIMÈNE

Il y va de ma gloire , il faut que je me venge ; Et de quoi que nous flatte un désir amoureux, Toute excuse est honteuse aux esprits généreux.

ELVIRE

Mais vous aimez Rodrigue, Une vous peut dép'aire.

CHIMÈNE

Je l'avoue.

ELVIRE

Après tout, que pensez-vous donc faire?

CHIMÈNE

Pour conserver ma gloire et finir mon ennui , Le poursuivre , le perdre, et mourir après lui.

Page 1