ACTE TROISIÈME
Sillace, autre lieutenant d'Orode, apprend à son maître qu'il a vu Suréna, selon qu'il lui avait été ordonné : — Son indifférence affectée donne lieu de craindre qu'il ne soit aimé d'Eurydice.
ORODE.
Qu'un tel calme, Sillace, a droit d'inquiéter
Un roi qui lui doit tant, qu'il ne peut s'acquitter !
Un service au-dessus de toute récompense,
A force d'obliger, tient presque lieu d'offense.
Suréna de l'exil lui seul m'a rappelé;
Il m'a rendu lui seul ce qu'on m'avait volé,
Mon sceptre ; de Crassus il vient de me défaire.
Pour faire autant pour lui quel don puis-je lui faire?
Lui partager mon trône ? il serait tout à lui,
S'il n'avait mi«'ux aimé n'en être que l'appui.
Quand j'en pleurais la perte, il forçait des murailles ;
Quand j'invoquais mes dieux, il gngnait des batailles.
J'en frémis, j'en rougis, je m'en indigne, et crains
Qu'il n'ose quelque jour s'en p,.'yer par ses mains;
Et, dans tout ce qu'il a de nom et de fortune,
Sa fortune me pèse, et son nom m'importune
SILLACE.
Seigneur ,pour vous tirer de ces perplexités,
Seigneur poi.»
La saine politique a deux extrémités :
Quoi qu'ait fa i Suréna, quoi qu'il en faille attendre,
Ou faites-le périr, ou faites-en un gendre;
Il n'est point de milieu.
ORODE.
Ma pensée est la vôtre.
Mais s'il ne v^ut pns IVi, pourrais-je vouloir l'autre ? Pour prix de ses hauts faits, et de m'avoir fait roi, Son trépas... Ce mot seul me fait pâlir d'effroi.... Le voici : laissez-nous,
reprend-il en voyant paraître Suréna. — Le roi déclare à son général que l'immensité de ses services ne lui laisse aucun moyen de les récompenser dignement ; il ne se croit même pas encore quitte en lui donnant sa fille. Suréna refuse un honneur si fort au dessus de lui : donner pour époux à la princesse Mandane un homme qui ne peut cesser d'être son sujet, ce serait avilir le sang d'Orode.
Je n'examine point si ce respect déguise,
répond Orode. Votre renommée est tellement étendue, que tous les rois seraient heureux de vous attacher à eux par les liens les plus étroits ; et
Je ne vous saurais croire assez en mon pouvoir. Si les nœuds de l'hymen n'enchaînent le devoir.
Cette défiance étonne Suréna. — Si j'étais homme à me laisser gagner, Crassus et Mitradate..
Tout ce que je vous dois, j'aime à le publier : Mais, quand je m'en souviens, vous devez l'oublier,
interrompt Orode. — Eh bien ! seigneur, puisque vous voulez honorer mon sang , et le placer sur les degrés du trône, que ma sœur devienne l'épouse de votre fils : Artabase n'en murmurera point, et Eurydice en aura l'âme ravie, car son cœur ne lui appartient plus. Dire qui le possède , je ne saurais le faire. — Orode rejette cette proposition; et, voyant venir la sœur de Suréna, il ordonne à celui-ci d'aller trouver Eurydice, afin de la ramener au sentiment du devoir; pendant ce temps, lui-même apprendra quelle part a Palmis dans les prétentions de son frère.
Palmis ne dissimule point qu'elle aime toujours Pacorus ; Orode lui montre les trônes d'autres rois prêts à la recevoir; mais elle ne veut pas quitter les lieux qu'habite son parjure amant.