‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 644 sur 766 · TRAGI COMÉDIE-BALLET · texte numérisé non relu

TRAGI COMÉDIE-BALLET

Tout le monde connaît la fable antique de Psyché. A l'occasion du carnaval de 1670 , et pour amuser le grand roi , Molière entreprit de la mettre en action; mais la crainte de ne pas arriver à temps le contraignit à se faire aider par Pierre Corneille , qui en quinze jours composa les quatre derniers actes presque tout entiers. Le morceau suivant, emprunté au troisième acte, présente un admirable contraste avec les autres chefs-d'œuvre de ce mâle et sévère génie. C'est la déclaration de Psyché et de l'Amour.

PSYCHÉ, seule dans le palais de l'Amour, où elle a été transportée par Zéphire.

Tout autant de moments que ma mort se recule

Sont autant de nouveaux malheurs ; Plus elle larde, et plus de fois je meurs. Ne mp fais plus languir, viens prendre ta victime,

Monstre qui dois me déchirer.

Veux-tu que je te cherche ? et faut-il que j'anime

Tes fureurs à me dévorer?

Si le ciel veut ma mort, si ma vie est un crime, De ce peu qui m'en rese ose enfin l'emparer.

Je suis lasse de murmurer

Contre un châtiment légitime;

Je suis lasse de soupirer :

Viens, que j'achève d'expirer.

L'AMOUR, PSYCHÉ, ZÉPHIUE.

l'amour.

Le voilà ce serpent, ce monstre impitoyable, Qu'un oracle étonnant pour vous a préparé, Et qui n'csi pas, peui-être, à tel poini effroyable Que vous vous l'êtes figuré.

PSYCHÉ

Vous, seigneur, vous seriez ce monstre dont l'oracle

A menacé mes tristes jours, Vous qui semblez plutôt un dieu qui, par miracle, Daigne venir lui-même à mon secours?

l'amour.

Quel besoin de secours au milieu d'un empire

Où tout ce qui re pire N'attend que vo> regards pour en prendre la loi, Où vous n'avez à craindre autre monstre que moi?

PSYCHÉ

Qu'un monstre tel que vous inspire peu de crainte 1

El que, s'il a quelque poison,

Une âme aurait peu de raison

De hasarder la moindre plainte

Contre une favorable atteinte Dont tout le cœur craindrait la guérison ! A peine je vous vois, que mes frayeurs cessées Laissent évanouir l'image du trépas, Et que je sens couler dans mes veines glacées Un je ne sais quel feu que je ne connais pas. J'ai senti de l'estime et de la complaisance,

De l'amitié, de la reconnaissance ; De la compassion, les chagrins innocents

M'en ont fait sentir la puissance :

Mais je n'ai point eucor senti ce que je sens. Je ne sais ce que c'est ; mais je suis qu'il me charme ;

Que je n'en conçois point d'alarme.

Plus j'ai les yeux sur vous, plus je m'en sens charmer. Tout ce que j'ai senti n'agissait point de même ;

Et je dirais que je vous aime, Seigneur, si je savais ce que c'est que d'aimer. Ne les détournez point, ces yeux qui m'empoisonnent, Ces yeux tendres, ces yeux perçants, mais amoureux, Qui semblent partager le trouble qu'ils me donnent.

Hélas ! plus ils sont dangereux, Plus je me plais à m'atlacher sur eux. Par quel ordre du ciel, que je ne puis comprendre,

Vous dis— je plus que je ne dois, Moi, de qui la pudeur devrait du moins attendre Que vous m'expliquassiez le trouble où je vous vois? Vous soupirez, seigneur, ainsi que je soupire; Vos sens, comme les miens, paraissent interdits : C'est à moi de m'en taire, à vous de me le dire ; Et cependant c'est moi qui vous le dis. l'amour.

Vous avez eu, Psyché, l'âme toujours si dure,

Qu'il ne faut pas vous étonner

Si, pour en réparer l'injure, L'amour, en ce moment, se paie avec usure

De ceux qu'elle a dû lui donner.

Ce moment est venu qu'il faut que votre bouche Exhale des soupirs si longtemps retenus; Et qu'en vous arrachant à celte humeur farouche, Un amas de transports aussi doux qu'inconnus Aussi sensiblement tout à la fois vous louche, Qu'ils ont dû vous toucher durant tant de beaux jours Dont cette âme insensible a profané le cours.

PSYCHÉ

N'aimer point, c'est donc un grand crime?

l'amour.

En souffrez-vous un rude châtiment?

PSYCHÉ

C'est punir assez doucement.

l'amour.

C'est lui choisir sa peine légitime, Et se faire justice en ce glorieux jour, D'un manquement d'amour par un excès d'amour.

PSYCHÉ'

Que n'ai- je été plus tôt punie !

J'y mets le bonheur de ma vie.

Je devrais en rougir, ou le dire plus bas :

Mais le supplice a trop d'appas ; Permettez que lout haut je le die et redie : Je le dirais cent fois, et n'en rougirais pas. Ce n'est point moi qui parle, et de votre présence L'empire surprenant, l'aimable violence, Dès que je veux parler, s'empare de ma voix. C'est en vain qu'en secrel ma pudeur s'en offense,

Que le sexe et la bienséance

Osent me faire d'autres lois :

Vos yeux de ma réponse eux-mêmes font le choix; Et ma bouche, asservie à leur toute-puissance, Ne me consulte plus sur ce que je me dois.

l'amour.

Croyez, belle Psyché, croyez ce qu'ils vous disent,

Ces yeux qui ne sont point jaloux :

Qu'à l'envi les vôlres m'instruisent

De loul ce qui se passe en vous.

Croyez-en ce cœur qui soupire, El qui, tant que le vôire y voudra repartir,

Vous dira bien plus, d'un soupir,

Que cent regards ne peuvent dire.

C'est le langage le plus doux; C'est le plus fort, c'est le plus sûr de tous.

PSYCHÉ

L'intelligence en était due A nos cœurs pour les rendre également contents : J'ai soupiré, vous m'avez entendue ;

Vous soupirez, je vous entends.

Mais ne me laissez plus en doute, Seigneur, et dites-moi si par la même route Après moi le Zéphire ici vous a rendu

Pour me dire ce que j'écoute.

Quand j'y suis arrivée, étiez-vous attendu ? El, quand vous lui parlez, êtes-vous entendu?

l'amour.

J'ai dans ce doux climat un souverain empire,

EXAMEN ANALYTIQUE

Comme vous l'avez sur mon cœur.

L'Amour m'est favorable, et c'est en sa faveur Qu'à mes ordres Eole a soumis le Zéphire. C'est l'Amour qui, pour voir mes feux récompensés, Lui-même a dicté cet oracle Par qui vos beaux jours menacés D'une foule d'amants se sont débarrassés, El qui m'a délivré de l'éternel obstacle

De tant de soupirs empressés Qui ne méritaient pas de vous être adressés. Ne me demandez point quelle est celte province, Ni le nom de son prince ; Vous le saurez quand il en sera temps. Je veux vous acquérir, mais c'est par mes services, Par des soins assidus et par des vœux constants, Par les amoureux sacrifices De tout ce que je suis.

De tout ce que je puis.

Sans que l'éclat du rang pour moi vous sollicite, Sans que de mon pouvoir je me fasse un mérite : Et, bien que souverain dans cet heureux séjour, Je ne vous veux, Psyché, devoir qu'à mon amour. Venez en admirer avec moi les merveilles. Princesse, et préparez vos yeux et vos oreilles A ce qu'il a d'enchantements :

Vous y verrez des bois et des prairies Contester sur leurs agréments Avec l'or et les pierreries ; Vous n'entendrez que des concerts charmants; De cent beautés vous y serez servie Qui vous adoreront sans vous porter envie, Et brigueront à tous moments, D'une âme soumise et ravie, L'honneur de vos commandements.

PSYCHÉ

Mes volontés suivent les vôtres,

Je n'en saurais plus avoir d'autres.

Mais voire oracle enfin vient de me séparer

De deux sœurs et du roi mon père,

Que mon trépas imaginaire

Réduit tout trois à me pleurer :

Pour dissiper l'erreur dont leur âme accatlée De morie s déplaisirs se voit pour moi comblé*,

Souffrez que mes sœurs soient témoins

El de ma gloire et de vos soins ; Prêtez-leur, comme à moi, les ailes du Zéphire,

Qui leur puissent de votre empire Ainsi qu'à moi faciliter l'accès ; Faites-leur voir en quel lieu je respire, Faites-leur de ma perte admirer le succès.

l'amour.

Vous ne me donnez pas, Psyché, toute votre âme : Ce tendre souvenir d'un père et de deux sœurs

Me vole une part des douceurs

Que je veux toutes pour ma flamme.

N'ayez d'yeux que pour moi qui n'en ai que pour vous Ne songez qu'à m'aimer, ne songez qu'à me plaire. Et quand de tels soucis osent vous en distraire...

PSYCHÉ

Des tendresses du sang peut-on être jaloux ?

l'amour.

Je le suis, ma Psyché, de toute la nature. Les rayons du soleil vous baisent trop souvent : Vos cheveux souffrent trop les caresses du vent ;

Dès qu'il les flatte, j'en murmure :

L'air même que vous respirez Avec trop de plaisir passe par votre bouche :

Votre habit de trop prés vous touche ;

Et sitôt que vous soupirez,

Je ne sais quoi qui m'effarouche Craint parmi vos soupirs des soupirs égarés.

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