ADRESSÉ PAR CORNEILLE AU CARDINAL MAZARIN
Non, tu n'es point ingrate, ô maîtresse du monde, Qui, de ce grand pouvoir sur la terre et sur l'onde, Malgré l'effort des temps, retiens sur nos autels Le souverain empire et les droits immortels ! Si de tes vieux héros j'aime encor la mémoire, Tu relèves mon nom sur l'aile de leur gloire;
i. Confesseur du roi qui dispensâmes bénéfices. Corneille en sollicitait un pour son fils.
Et ton noble génie, en mes vers mal tracé, Par ton nouveau héros m'en a récompensé.
C'est toi, grand cardinal
Tes dons ont devancé même mon espérance, Et ton cœur généreux m'a surpris d'un bienfait Qui ne m'a pas coûté seulement un souhait. La grâce s'affaiblit quand il faut qu'on l'attende : Tel pense l'acheter alors qu'il la demande; Et c'est je ne sais quoi d'abaissement secret Où quiconque a du cœur ne consent qu'à regret. C'est un terme honteux que celui de prière : Tu me l'as épargné, tu m'as fait grâce entière; Ainsi l'honneur se mêle au bien que je reçois. Qui donne comme toi donne plus d'une fois. Son don marque une estime etplus pure et plus plei- 11 attache les cœurs d'une plus forte chaîne ; [ne, Et, prenant nouveau prix de la main qui le fait, La façon de bien faire est un nouveau bienfait.
Délasse en mes écrits ta noble inquiétude ; Et tandis que, sur elle appliquant mon étude, J'emploîrai pour te plaire et pour te divertir Les talents que le ciel m'a voulu départir, Reçois avec les vœux de mon obéissance Ces vers précipités par ma reconnaissance. L'impatient transport de mon ressentiment N'a pu pour les polir m'accorder un moment; S'ils ont moins de douceur, ils en ont plus de zèle ; Leur rudesse est le sceau d'une ardeur plus fidèle, Et ta bonté verra dans leur témérité, Avec moins d'ornement, plus de sincérité.