ÉLÉGIE
Composée à l'occasion de l'insulte faite par la garde du pape, en i 662, au duc de Créqui, ambassadeur de France à Rome.
[princes, Lorsque sous le plus juste et le plus grand des L'abondance et la paix régnent dans mes provinces, Rome, par quel destin tes Romains irrités Arrêtent-ils le cours de mes prospérités ? Après avoir gagné victoire sur victoire, Et porté ma valeur au comble de la gloire, Après avoir contraint, par mes illustres faits, Mes rivaux orgueilleux à recevoir la paix, J'espérais d'établir une sainte alliance, D'unir les intérêts de Rome et de la France, Et de porter bien loin, par mes rares exploits, La gloire de mes lis et celle de la croix ; Mon monarque, chargé de lauriers et de palmes, Voyait tous ses états et ses provinces calmes,
POESIES DIVERSES
Et, disposant son bras à quelque saint emploi, Ne voulait plus combattre et vaincre que pour toi ; Il t'offrait son pouvoir et sa valeur extrême : Mais tu veux l'obliger à te vaincre toi-même; Et, par un attentat et lâche et criminel, Tu fais de ses faveurs un mépris solennel; On voit régner le crime avec la violence Où doit régner la paix avecque le silence; On voit les assassins courir avec ardeur Jusqu'au palais sacré de mon ambassadeur, Porter de tous côtés leur fureur vagabonde, Et violer les droits les plus sacrés du monde. Je savais bien que Rome élevait dans son sein Des peuples adonnés au culte souverain, Des héros dans la paix, de savants politiques, Experts a démêler les affaires publiques, A conseiller les rois, à régler les états : Mais je ne savais pas que Rome eût des soldats. " Lorsque Mars désolait nos campagnes fertiles, Tu maintenaistes champs ettes peuples tranquilles; Tout le monde, agité de tant de mouvements, Suivait le triste cours de ses dérèglements ; Toi seule dans le port, à l'abri de l'orage, Tu voyais les écueils où nous faisions naufrage ; Des princes irrités modérant le courroux, Tu disposais le ciel à devenir plus doux ; Et, sans prendre intérêt aux passions d'un autre, Tu gardais ton repos, et tu pensais au nôtre; Tu voyais à regrets cent exploits inhumains, Et tu levais au ciel tes innocentes mains; [armes; Tu recourais aux vœux quand nous courions aux Nous répandions du sang, tu répandais des larmes ; Et, plaignant le malheur du reste des mortels, Tu soupirais pour eux au pied de tes autels, Tu demandais au ciel cette paix fortunée... — Et tu me la ravis, dès qu'il me l'a donnée ! A peine ai-je fini mes glorieux travaux Que tu veux m'engager à des combats nouveaux. Reine de l'univers, arbitre de la terre, . Tu me prêchais la paix au milieu de la guerre ; J'ai suivi tes conseils et tes justes souhaits, Et tu me fais la guerre au milieu de la paix? Détruisant les erreurs, et punissant les crimes, J'ai soutenu l'honneur de tes saintes maximes; J'ai remis autrefois, en dépit des tyrans, Dans leur trône sacré tes pontifes errants, Et, faisant triompher d'une égale vaillance Ou la France dans Rome, ou Rome dans la France, J'ai conservé tes droits et maintenu ta foi : Et tu prends aujourd'hui les armes contre moi ! Quel intérêt t'engage à devenir si fière? Te reste-t-il encor quelque vertu guerrière? Crois-tu donc être encore au siècle des Césars, Où, parmi les fureurs de Rellone et de Mars, Jalouse de la gloire et du pouvoir suprême, Tu foulais à tes pieds et sceptre et diadème ?
Dans ce fameux état où le ciel t'avait mis,
Tu ne demandais plus que de grands ennemis;
Et, portant ton orgueil sur la terre et sur l'onde,
Tu bravais le destin des puissances du monde,
Et tu faisais marcher, par tes injustes lois,
Un simple citoyen sur la tête des rois.
Ton destin ne t'offrait que d'illustres conquêtes;
Ta foudre ne tombait que sur de grandes têtes ;
Et tu montrais en pompe aux peuples étonnés
Des souverains captifs et des rois enchaînés.
[nomme, Mais quelque grands exploits que l'histoire re- Tu n'es plus cette fière et cette grande Rome; Ton empire n'est plus ce qu'il fut autrefois, Et ce n'est plus un siècle à se moquer des rois. On ne redoute plus l'orgueil du Capitole, Qui fut jadis si craint de l'un à l'autre pôle ; Et les peuples, instruits de tes douces vertus, Adorent ta grandeur, mais ne la craignent plus. Va dresser tes autels jusqu'aux champs de Rysance; Que si le ciel t'inspire encor quelque vaillance, Anime tes Romains à quelque effort puissant, Et va planter ta croix où règne le croissant ; Remplis les premiers rangs d'une sainte entreprise, Et voyons marcher Rome au secours de Venise; Pour tes sacrés autels toi-même combattant, Commence ces exploits que tu nous prêches tant, Ou laisse-moi jouir dans la paix où nous sommes D'un repos que je viens de procurer aux hommes. J'ai vu de tous côtés mes ennemis vaincus, Et je suis aujourd'hui ce qu'autrefois tu fus; Les lois de mon état sont aussi souveraines, Mes lis vont aussi loin que tes aigles romaines ; Et, pour punir le crime et l'orgueil des humains, Mes Français aujourd'hui valentles vieux Romains. L'invincible Louis, sous qui le monde tremble, Ne vaut-il pas lui seul tous les héros ensemble? La victoire, sous lui ne se lassant jamais, Lui fournit des sujets de vaincre dans la paix : Dans ce comble d'honneurs où lui seul peut attein- Tout désarmé qu'il est, il sait se faire craindre : [dre, Il dompte ses rivaux et sert ses alliés, Voit, même dans la paix, des rois humiliés. Il aurait su venger tant de lois violées, Et tu verrais déjà tes plaines désolées, Tu verrais et tes chefs et tes peuples soumis; Mais tu n'as pas pour lui d'assez grands ennemis ; Et, dans le mouvement de gloire qui le presse, Tu tiens ta sûreté de ta seule faiblesse. Que n'es-tu dans le temps où tes héros guerriers Eussent pu lui fournir des moissons de lauriers ! Pour arrêter sur toi ses forces occupées, Où sont tes Scipions, tes Jules, tes Pompées? Tu le verrais courir au milieu des hasards, Affronter tes héros et vaincre tes Césars ; Et, par une conduite aussi juste que brave,
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Affranchir de tes fers tout l'univers esclave. Mais, puisque ta fureur ne se peut contenir, Après tant de mépris, il faudra te punir: La gloire des héros n'est jamais assez pure, Et le trône jaloux ne souffre point d'injure. Ne te flatte plus tant sur ton divin pouvoir ; On peut mêler la force avecque le devoir : Des monarques pieux, des princes magnanimes, Ont révéré tes lois en punissant tes crimes; Ils ont eu le secret de partager leurs cœurs, D'être tes ennemis et tes adorateurs, De soutenir leur rang, et sauver leur franchise En se vengeant de toi et non pas de l'église ; Ils ont su réprimer ton orgueil obstiné Sans choquer le pouvoir que le ciel t'a donné, Et séparer enfin dans une juste guerre Les intérêts du ciel d'avec ceux de la terre. Sur l'exemple fameux de ces rois sans pareils, Inspire à mon héros ces fidèles conseils. Prince, dont la valeur et la sagesse est rare, Ménage ta couronne avecque la tiare ; Donne aux siècles futurs un exemple immortel ; Garde les droits du trône et les droits de l'autel ; Qu'à ton ressentiment la piété s'unisse ; Louis, fais grâce à Rome en te faisant justice; Pense aux devoirs sacrés d'un monarque chrétien ; Fais agir ton pouvoir, mais révère le sien : Et, mêlant au courroux le respect et la crainte, Punis Rome l'injuste, et conserve la sainte.