‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 664 sur 766 · ARIANE, ACTE II, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ARIANE, ACTE II, SCÈNE I

Non, Thésée ; elle m'aime avec trop de tendresse.

D'un supplice si rude il faut la garantir;

Sans doute elle en mourrait, je n'y puis consentir.

Rendez-lui votre amour, cet amour qui sans elle

Aurait peut-être dû me demeurer fidèle ;

Cet amour qui toujours trop propre à me charmer,

N'ose...

THÉSÉE

Apprenez-moi donc à ne vous plus aimer, A briser ces liens où mon âme asservie A mis tout ce qui fait le bonheur de ma vie. Ces feux dont ma raison ne saurait triompher, Apprenez-moi comment on les peut étouffer, Comment on peut du cœur bannir la chère image. . . Mais à quel sentiment ma passion m'engage ! Si la douceur d'aimer a pour vous quelque appas, Me pourriez-vous apprendre à ne vous aimer pas?

PHÈDRE

Il en est un moyen que ma gloire envisage : Il faut de votre cœur arracher cette image. Ma vue étant pour vous un mal contagieux, Pour dégager ce cœur commencez par les yeux. Fuyez de mes regards la trop flatteuse amorce ; Plus vous les souffrirez, plus ils auront de force. Ce n'est qu'en s' éloignant qu'on pare de tels coups : Si le triomphe est rude , il est digne de vous. Il est beau d'étouffer ce qui peut trop nous plaire ; D'immoler à sa gloire...

THÉSÉE

Et le pourriez-vous faire ?

Ces traits qu'en votre cœur mon amour a tracés, Quand vous me verrez moins, seront-ils effacés ? Oublîrez-vous si tôt cet ardent sacrifice?...

PHÈDRE

Cruel ? pourquoi vouloir accroître mon supplice ?

M'accable-t-il si peu qu'il y faille ajouter

Les plaintes d'un amour que je n'ose écouter?

Puisque mon fier devoir le condamne à se taire,

Laissez-moi me cacher que vous m'avez su plaire :

Laissez moi déguiser à mes chagrins jaloux [vous.

Qu'il n'est point d'heur pour moi, point de repos sans

C'est trop : déjà mon cœur, à ma gloire infidèle,

De mes sens mutinés suit le parti rebelle ;

Il se trouble, il s'emporte ; et dès que je vous voi,

Ma tremblante vertu ne répond plus de moi.

THÉSÉE

Ah ! puisqu'en ma faveur l'amour fait ce miracle, Oubliez qu'une sœur y voudra mettre obstacle. Pourquoi, pour l'épargner, trahir un si beau feu?

PHÈDRE

Mais sur quoi vous flatter d'obtenir son aveu ? Sachant que vous m'aimez...

THÉSÉE

C'est ce qu'il lui faut taire.

Sa fuite de Minos allume la colère :

Pour s'en mettre à couvert elle a besoin d'appui.

Le roi l'aime ; faisons qu'elle s'attache à lui, Et qu'acceptant sa main au défaut de la mienne Elle souffre en ces lieux qu'un trône la soutienne. Quand un nouvel amour, par l'hymen établi, M'aura par l'habitude attiré son oubli, Qu'elle verra pour moi son mépris nécessaire, Nous pourrons de nos feux découvrir le mystère. Mais, prêt à le porter à ce grand changement, J'ai besoin de vous voir enhardir un amant ; De voir que dans vos yeux, quand ce projet me flatte, En faveur de l'amour un peu de joie éclate; Que, contre vos frayeurs rassurant votre esprit, Elle efface...

PHÈDRE

Allez, prince ; on vous aime, il suffit. Peut-être que sur moi la crainte a trop d'empire. Suivez ce qu'en secret votre cœur vous inspire; Et de quoi que le mien puisse encor s'alarmer, N'écoutez que l'amour si vous savez aimer.

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