‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 665 sur 766 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

ARIANE, NÉRINE

NÉRINE

Le roi de ce refus eût eu lieu de se plaindre, Madame ; vous devez un moment vous contraindre; Et, quoiqu'en l'écoutant vous ne puissiez douter Que c'est son amour seul qu'il vous faut écouter, Votre hymen, dont enfin l'heureux moment s'avan- Semble vous obliger à cette complaisance. [ce, Il vous perd, et la plainte a de quoi soulager.

ARIANE

Je sais qu'avec le roi j'ai tout à ménager ; J'aurais tort de l'aigrir. L'asile qu'il nous prête Contre la violence assure ma retraite.

D'ailleurs tant de respect accompagne ses vœux, Que souvent j'ai regret qu'il ne puisse être heureux. Mais quand d'un premier feu l'âme tout occupée Ne trouve de douceur qu'aux traits qui l'ont frap- C'est un sujet d'ennui qui ne peut s'exprimer, [pée, Qu'un amant qu'on néglige, et qui parle d'aimer. Pour m'en rendre la peine à souffrir plus aisée, Tandis que le roi vient, parle-moi de Thésée : Peins-moi bien quel honneur je reçois de sa foi ; Peins-moi bien tout l'amour dont il brûle pour moi ; Offre-s-en à mes yeux la plus sensible image.

nérine. [mage;

Je crois que dans son cœur vous avez tout l'hom- Mais au point que de lui je vois vos sens charmés,

ARIANE, ACT

C'est beaucoup s'il vous aime autant que vous l'aiariane. [niez,

Et puis-jetrop l'aimer, quand, tout brillant de gloire, Mille fameux exploits l'offrent à ma mémoire ? De cent monstres par lui l'univers dégagé Se voit d'un mauvais sang heureusement purgé. Combien, ainsi qu'Hercule, a-t-il pris de victimes! Combien vengé de morts ! combien puni de crimes ! Procuste et Cercyon, la terreur des humains, N'ont-ils pas succombé sous ses vaillantes mains ? Ce n'est point le vanter que ce qu'on m'entend dire ; Tout le monde le sait, tout le monde l'admire : Mais c'est peu ; je voudrais que tout ce que je voi S'en entretînt sans cesse, en parlât comme moi. J'aime Phèdre ; tu sais combien elle m'est chère : Si quelque chose en elle a de quoi me déplaire, C'est de voir son esprit, de froideur combattu, -Négliger entre nous de louer sa vertu. Quand je dis qu'il s'acquiert une gloire immortelle, Elle applaudit, m'approuve : et qui ferait moins Mais enfin d'elle-même onne l'entend jamais[qu'elle? De ce charmant héros élever les hauts faits : Il faut eu leur faveur expliquer son silence.

NERINE.

Je ne m'étonne point de cette indifférence : N'ayant jamais aimé, son cœur ne conçoit pas...

ARIANE

Elle évite peut-être un cruel embarras. [peuse ; L'amour n'a bien souvent qu'une douceur trom- Mais vivre indifférente, est-ce une vie heureuse?

NERINE.

Apprenez-le du roi, qui, de vous trop charmé, Ne souffrirait pas tant s'il n'avait point aimé.

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