OENARUS, ARIANE, PHÈDRE, NÉRINE
OENARUS.
Madame, je ne sais si l'ennui qui vous touche Doit m'ouvrir pour vous plaindre ou me fermer la
[bouche :
Après les sentiments que j'ai fait voir pour vous, Je dois, quoi qui vous blesse, en partager les coups. Mais si j'ose assurer que, jusqu'au fond de l'âme , Je sens le changement qui trompe votre flamme, Que je le mets au rang des plus noirs attentats, J'aime, il m'ôte un rival , vous ne me croirez pas : Il est certain pourtant, et le ciel qui m'écoute M'en sera le témoin si votre cœur en doute, Que si de tout mon sang je pouvais racheter Ce que...
ARIANE
Cessez, seigneur, de me le protester.
S'il dépendait de vous de me rendre Thésée, La gloire y trouverait votre âme disposée ; Je le crois de ce cœur qui sut tout m'immoler : Aussi veux-je avec vous ne rien dissimuler.
'•52 ARIANE, ACTE
J'aimai, seigneur ; après mon infortune extrême, II me serait honteux de dire encor que j'aime. Ce n'est pas que le cœur qu'un vrai mérite émeut Cesse d'être sensible au moment qu'il le veut. I-e mien fut à Thésée, et je l'en croyais digne : Ses vertus à mes yeux étaient d'un prix insigne ; Rien ne brillait en lui que de grand, de parfait ; II feignait de m'aimer, je l'aimais en effet; Et comme d'une foi qui sert à me confondre Ce qu'il doit à ma flamme eut lieu de me répondre, Malgré l'ingratitude ordinaire aux amants, [ments. D'autres que moi peut-être auraient cru ses série m'immolais entière à l'ardeur d'un pur zèle ; Cet effort valait bien qu'il fût toujours fidèle. Sa perfidie enfin n'a plus rien de secret, Il la fait éclater, je la vois à regret. C'est d'abord un ennui qui ronge, qui dévore, l'en ai déjà souffert, j'en puis souffrir encore : Mais quand à n'aimerplus un grand cœur se résout, Le vouloir, c'est assez pour en venir à bout. Quoi qu'un pareil triomphe ait de dur, de funeste, On s'arrache à soi-même, et le temps fait le reste.
Voilà l'état, seigneur, où ma triste raison A mis enfin mon âme après sa trahison. Vous avez su tantôt, par un aveu sincère, Que sans lui votre amour eût eu de quoi me plaire ; Et que mon cœur, touché du respect de vos feux , S'il ne m'eût pas aimée, eût accepté vos vœux. Puisqu'il me rend à moi, je vous tiendrai parole ; Mais après ce qu'il faut que ma gloire s'immole, Étouffant un amour et si tendre et si doux, [vous. Je ne vous réponds pas d'en prendre autant pour Ce sont des traits de feu que le temps seul imprime. J'ai pour votre vertu la plus parfaite estime; Et, pour être en état de remplir votre espoir, Cette estime suffit à qui sait son devoir.
OENARTJS.
Ah! pour la mériter, si le plus pur hommage...
ARIANE
Seigneur, dispensez-moi d'en ouïr davantage. J'ai tous les sens encor de trouble embarrassés : Ma main dépend de vous, ce vous doit être assez ; Mais, pour vous la donner, j'avoûrai ma faiblesse, J'ai besoin qu'un ingrat par son hymen m'en presse. Tant que je le verrais en pouvoir d'être à moi, Je prétendrais en vain disposer de ma foi : Un feu bien allumé ne s'éteint qu'avec peine. Le parjure Thésée a mérité ma haine ; Mon cœur veut être à vous, et ne peut mieux choisir : Mais s'il me voit, me parle, il peut s'en ressaisir. L'amour par le remords aisément se désarme : Il ne faut quelquefois qu'un soupir, qu'une larme ; Et du plus fier courroux quoi qu'on se soit promis, On ne tient pas longtemps contre un amant soumis. Ce sont vos intérêts. Que, sans m'en vouloir croire, Thésée à ses désirs abandonne sa gloire :
Dès que d'un autre objet je le verrai l'époux, Si vous m'aimez encor, seigneur, je suis à vous. Mon cœur de votre hymen se fait un heur suprême, Et c'est ce que je veux lui déclarer moi-même. Qu'on le fasse venir; allez, Nérine. Ainsi, De mon cœur, de ma foi, n'ayez aucun souci : Après ce que j'ai dit vous en êtes le maître.
OENARTJS.
Ah! madame, par où puis-je assez reconnaître...
ARIANE
Seigneur, un peu de trêve ; en l'état où je suis, J'ai comblé votre espoir, c'est tout ce que je puis.