‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 681 sur 766 · ARIANE, PHÈDRE · texte numérisé non relu

ARIANE, PHÈDRE

PHÈDRE

Ce retour me surprend. Tantôt contre Thésée Du plus ardent courroux vous étiez embrasée. Et déjà la raison a calmé ce transport?

ARIANE

Que ferais-je, ma sœur ? c'est un arrêt du sort.

Thésée a résolu d'achever son parjure ;

Il veut nie voir souffrir; je me tais, et j'endure.

PHÈDRE

Mais vous, répondez-vous d'oublier aisément Ce que sa passion eut pour vous de charmant? D'avoir à d'autres vœux un cœur si peu contraire, Que...

Je n'ai rien promis que je ne veuille fane. Qu'il s'engage à l'hymen, j'épouserai le roi.

PHÈDRE

Quoi! par votre aveu même il donnera sa foi? Et lorsque son amour a tant reçu du vôtre, Vous le verrez sans peine entre les bras d'une autre ?

ARIANE

Entre les bras d'une autre! Avant ce coup, ma sœur, J'aime, je suis trahie, on connaîtra mon cœur. Tant de périls bravés, tant d'amour, tant de zèle, M'auront fait mériter les soins d'un infidèle ! A ma honte partout ma flamme aura fait bruit, Et ma lâche rivale en cueillera le fruit ! J'y donnerai bon ordre. Il faut, pour la connaître, Empêcher, s'il se peut, ma fureur de paraître : Moins l'amour outragé fait voir d emportement, Plus, quand le coup approche, il frappe sûrement. C'est par là qu'affectant une douleur aisée, Je feins de consentir à l'hymen de Thésée ; A savoir son secret j'intéresse le roi. Pour l'apprendre, ma sœur, travaillez avec moi ; Car je ne doute pas qu'une amitié sincère Contre sa trahison n'arme votre colère, Que vous ne ressentiez tout ce que sent mon cœur.

ARIANE, ACTE

PHÈDRE

Madame, vous savez ..

ARIANE

Je vous connais, ma sœur.

Aussi c'est seulement en vous ouvrant mon âme Que dans son désespoir je soulage ma flamme. Que de projets trahis! Sans cet indigne abus, J'arrêtais votre hymen avec Pirithoûs; Et de mon amitié cette marque nouvelle Vous doit faire encor plus haïr mon infidèle. Sur le bruit qu'aura fait son changement d'amour, Sachez adroitement ce qu'on dit à la cour; Voyez iEglé, Mégiste, et parlez d'Ariane. Mais surtout prenez soin d'entretenir Cyane ; C'est elle qui d'abord a frappé mon esprit. Vous savez que l'amour aisément se trahit : Observez ses regards, son trouble, son silence.

PHÈDRE

J'y prends trop d'intérêt pour manquer de prudence. Dans l'ardeur de venger tant de droits violés, C'est donc cette rivale à qui vous en voulez?

ARIANE

Pour porter sur l'ingrat un coup vraiment terrible, Il faut frapper parla ; c'est son endroit sensible. Vous-même, jugez-en. Elle me fait trahir ; Par elle je perds tout : la puis-je assez haïr? Puis-je assez consentir à tout ce que la rage M'offre de plus sanglant pour venger mon outrage? Rien, après ce forfait, ne me doit retenir ; Ma sœur, il est de ceux qu'on ne peut trop punir.

Si Thésée, oubliant une amour ordinaire, M'avait manqué de foi dans la cour de mon père, Quoi que pût le dépit en secret m'ordonner, Cette infidélité serait à pardonner.

Ma rivale, dirais-je, a pu sans injustice D'un cœur qui fut à moi chérir le sacrifice ; La douceur d'être aimée ayant touché le sien, Elle a dû préférer son intérêt au mien. Mais étrangère ici, pour l'avoir osé croire, J'ai sacrifié tout, jusqu'au soin de ma gloire; Et pour ce qu'a quitté ma trop crédule foi, Je n'avais que ce cœur que je croyais à moi. Je le perds, on me l'ôte : il n'est rien que n'essaye La fureur qui m'anime, afin qu'on me le paye. J'en mettrai haut le prix, c'est à lui d'y penser.

PHÈDRE

Ce revers est sensible, il faut le confesser : Mais, quand vous connaîtrez celle qu'il vous préfère, Pour venger votre amour que prétendez-vous faire ?

ARIANE

L'aller trouver, la voir, et de ma propre main Lui mettre, lui plonger un poignard dans le sein. Mais, pour mieux adoucir les peines que j'endure, Je veux porter le coup aux yeux de mon parjure, Et qu'en son cœur les miens pénètrent à loisir Ce qu'aura de mortel son affreux déplaisir.

Alors ma passion trouvera de doux charmes A jouir de ses pleurs comme il fait de mes larmes ; Alors il me dira si se voir lâchement Arracher ce qu'on aime est un léger tourment.

PHÈDRE

Mais, sans l'autoriser à vous être infidèle, Cette rivale a pu le voir brûler pour elle ; Elle a peine à ses vœux peut-être à consentir.

ARIANE

Point de pardon, ma sœur ; il fallait m'avertir : Son silence fait voir qu'elle a part au parjure. Enfin il faut du sang pour laver mon injure. De Thésée, il est vrai, je puis percer le cœur; Mais, si je m'y résous, vous n'avez plus de sœur. Vous aurez beau vouloir que mon bras se retienne ; Tout perfide qu'il est, ma mort suivra la sienne ; Et sur mon propre sang l'ardeur de nous unir Me le fera venger aussitôt que punir.

Non, non ; un sort trop doux suivrait sa perfidie, Si mes ressentiments se bornaient à sa vie : Portons, portons plus loin l'ardeur de l'accabler, Et donnons, s'il se peut, aux ingrats à trembler. Vous figurez-vous bien son désespoir extrême, Quand , dégouttante encor du sang de ce qu'il aime, Ma main, offerte au roi dans ce fatal instant, Rravera jusqu'au bout la douleur qui l'attend? C'est envaindeson cœur qu'il croit m'avoirchassée : Je n'y suis pas peut-être encor tout effacée ; Et ce sera de quoi mieux combler son ennui, Que de vivre à ses yeux pour un autre que lui.

PHÈDRE

Mais pour aimer le roi vous sentez-vous dans l'âme. . . ariane. [me?

Et le moyen, ma sœur, qu'un autre objet m'enflam- Jamais, soit qu'on se trompe ou réussisse au choix, Les fortes passions ne touchent qu'une fois : Ainsi l'hymen du roi me tiendra lieu de peine. Mais je dois à mon cœur cette cruelle gêne : C'estluiquim'a fait prendre un trop indigne amour : Il m'a trahie; il faut le trahir à mon tour. Oui, je le punirai de n'avoir pu connaître Qu'en parlant pourThéséeilparlaitpour un traître, D'avoir. . Mais le voici. Contraignons-nous si bien , Que de mon artifice il ne soupçonne rien.

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