‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 691 sur 766 · LE FESTIN DE PIERRE, ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

LE FESTIN DE PIERRE, ACTE I, SCÈNE I

SGA MARELLE.

Je n'en sais point les causes.

Mais, Gusman, à peu près je vois le train des choses, Et sans que Don Juan m'ait rien dit de cela, Tout franc, je gagerais que l'affaire va là. Je pourrais me tromper, mais j'ai peine à le croire.

GUSMAN

Quoi ! ton maître ferait cette tache à sa gloire? II trahirait Elvire, et d'un crime si bas...

SGANARELLE

Il est trop jeune encore ; il n'oserait !

GUSMAN

Hélas !

Ni d'un si lâche tour l'infamie éternelle, Ni de sa qualité...

La raison en est belle !

Sa qualité ! C'est là ce qui l'arrêterait!

GUSMAN

Tant de vœux...

SGANARELLE

Rien pour lui n'est trop chaud ni trop froid. Vœux, serments, sans scrupule il met tout en usage.

GUSMAN

Mais ne songe-t-il pas à l'hymen qui l'engage? Croit-il le pouvoir rompre ?

SGANARELLE

Eh ! mon pauvre Gusman, Tu ne sais pas encor quel homme est Don Juan.

GUSMAN

S'il est ce que tu dis, le moyen de connaître De tous les scélérats le plus grand, le plus traître? Le moyen de penser qu'après tant de serments, Tant de transports d'amour, d'ardeur, d'empres- De protestations des plus passionnées, [sements, De larmes, de soupirs, d'assurances données, Il ait réduit Elvire à sortir du couvent, A venir l'épouser; et tout cela, du vent?

SGANARELLE

Il s'embarrasse peu de pareilles affaires, Ce sont des tours d'esprit qui lui sont ordinaires; Et si tu connaissais le pèlerin, crois-moi. Tu ferais peu de fond sur le don de sa foi. Ce n'est pas que je sache avec pleine assurance Que déjà pour Elvire il soit ce que je pense : Pour un dessein secret en ces lieux appelé, Depuis son arrivée il ne m'a point parlé. Mais par précaution, je puis ici te dire Qu'il n'est devoirs si saints dont il ne s'ose rire; Que c'est un endurci dans la fange plongé, Un chien, un hérétique, un turc, un enragé; Qu'il n'a ni foi ni loi ; que tout ce qui le tente..

GUSMAN

Quoi ! le ciel ni l'enfer n'ont rien qui l'épouvante ?

SGANARELLE

Bon ! parlez-lui du ciel, il répond d'un souris ; Parlez -lui de l'enfer, il met le diable au pis; Et, parce qu'il est jeune, il croit qu'il est en âge Où la vertu sied moins que le libertinage. Remontrance, reproche, autant de temps perdu. Il cherche avec ardeur ce qu'il voit défendu ; Et, ne refusant rien à madame Nature, Il est ce qu'on appelle un pourceau d'Épicure. Ainsi ne me dis point sur sa légèreté Qu'Elvire par l'hymen se trouve en sûreté. j C'est peu par bon contrat qu'il en ait fait sa femme: Pour en venir à bout, et contenter sa flamme, Avec elle, au besoin, par ce même contrat, Il aurait épousé toi, son chien et son chat. C'est un piège qu'il tend partout à chaque belle : Paysanne, bourgeoise, et dame, et demoiselle, Tout le charme ; et d'abord, pour leur donner leçon , Un mariage fait lui semble une chanson. Toujours objets nouveaux, toujours nouvelles flam- Et si je te disais combien il a de femmes, [mes ; Tu serais convaincu que ce n'est point en vain Qu'on le croit l'épouseur de tout le genre humain.

GUSMAN

Quel abominable homme!

SGANARELLE

Et plus qu'abominable.

Il se moque de tout, ne craint ni dieu ni diable ; Et je ne doute point, comme il est sans retour, Qu'il ne soit par la foudre écrasé quelque jour. Il le mérite bien ; et s'il te faut tout dire , Depuis qu'en le servant je souffre le martyre, J'en ai vu tant d'horreurs, que j'avoue aujourd'hui Qu'il vaudrait mieux cent fois être au diable qu'à lui .

GUSMAN

Que ne le quittes-tu?

SGANARELLE

Le quitter ! comment faire ?

Un grand seigneur méchant estime étrange affaire. Vois-tu, si j'avais fui, j'aurais beau me cacher, Jusque dans l'enfer même il viendrait me chercher. La crainte me retient ; et, ce qui me désole, C'est qu'il faut avec lui faire souvent l'idole, Louer ce qu'on déteste, et, de peur du bâton, Approuver ce qu'il fait, et chanter sur son ton. Je crois dans ce palais le voir qui se promène : C'est lui. Prends garde, au moins...

GUSMAN

]\Te t'en mets point en peine.

SGANARELLE

Je t'ai conté sa vie un peu légèrement; C'est à toi là-dessus de te taire ; autrement...

GUSMAN, s'en allant.

Ne crains rien.

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