‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 70 sur 766 · D, RODRIGUE, CHIMÈNE · texte numérisé non relu

D, RODRIGUE, CHIMÈNE

chimène. [dace?

Quoi ! Rodrigue, en plein jour ! d'où te vient cette au- Va, tu me perds d'honneur ; retire-toi, de grâce.

Je vais mourir, madame, et vous viens en ce lieu, Avant le coup mortel, dire un dernier adieu ; Cet immuable amour qui sous vos lois m'engage N'ose accepter ma mort sans vous en faire hommage.

CHIMÈNE

Tu vas mourir !

D. RODRIGUE

Je cours à ces heureux moments Qui vont livrer ma vie à vos ressentiments.

CHIMÈNE

Tu vas mourir ! Don Sanche est-il si redoutable Qu'il donne l'épouvante à ce cœur indomptable ? Qui t'a rendu si faible ? ou qui le rend si fort ? Rodrigue va combattre, et se croit déjà mort ! Celui qui n'a pas craint les Maures, ni mon père, Ya combattre don Sanche, et déjà désespère ! Ainsi donc au besoin ton courage s'abat !

D. RODRIGUE

Je cours à mon supplice, et non pas au combat ; Et ma fidèle ardeur sait bien m'ôter l'envie, Quand vous cherchez ma mort, de défendre ma vie. J'ai toujours même cœur ; mais je n'ai point de bras Quand il faut conserver ce qui ne vous plaît pas ; Et déjà cette nuit m'aurait été mortelle, Si j'eusse combattu pour ma seule querelle; Mais défendant mon roi, son peuple et mon pays, A me défendre mal je les aurais trahis. Mon esprit généreux ne hait pas tant la vie, Qu'il en veuille sortir par une perfidie : Maintenant qu'il s'agit de mon seul intérêt, Vous demandez ma mort, j'en accepte l'arrêt. Votre ressentiment choisit la main d'un autre ; Je ne méritais pas de mourir de la vôtre. On ne me verrra point en repousser les coups ; Je dois plus de respect à qui combat pour vous ; Et, ravi de penser que c'est de vous qu'ils viennent, Puisque c'est votre honneur que ses armes soutien- Je lui vais présenter mon estomac ouvert, [nent, Adorant en sa main la vôtre qui me perd.

CHIMÈNE

Si d'un triste devoir la juste violence,

Qui me fait malgré moi poursuivre ta vaillance,

Prescrit à ton amour une si forte loi

Qu'il te rend sans défense à qui combat pour moi,

En cet aveuglement ne perds pas la mémoire

Qu'ainsi que de ta vie il y va de ta gloire,

Et que, dans quelque éclat que Rodrigue ait vécu,

Quand on le saura mort, on le croira vaincu.

Ton honneur t'est plus cher que je ne te suis chère,

Puisqu'il trempe tes mains dans le sang de mon père,

Et te fait renoncer, malgré ta passion,

A l'espoir le plus doux de ma possession :

Je t'en vois cependant faire si peu de compte,

Que sans rendre combat tu veux qu'on te surmonte .

Quelle inégalité ravale ta vertu ?

Pourquoi ne l'as-tu plus ? ou pourquoi l'avais-tu ?

Quoi ! n'es-tu généreux que pour me faire outrage ?

S'il ne faut m'offenser, n'as-tu point de courage?

Et traites-tu mon père avec tant de rigueur,

Qu'après l'avoir vaincu tu souffres un vainqueur ?

Va, sans vouloir mourir, laisse-moi te poursuivre,

Et défends ton honneur, si tu ne veux plus vivre,

D. RODRIGUE

Après la mort du comte, et les Maures défaits, Faudrait-il à ma gloire encor d'autres effets ? Elle peut dédaigner le soin de me défendre ; On sait que mon courage ose tout entreprendre, Que ma valeur peut tout, et que dessous les cieux, Auprès de mon honneur, rien ne m'est précieux. Non, non, en ce combat, quoi que vous veuillez croi- Rodrigue peut mourir sans hasarder sa gloire, [re, Sans qu'on l'ose accuser d'avoir manqué de cœur, Sanspasser pour vaincu, sans souffrirun vainqueur On dira seulement : « Il adorait Chimène ; « Il n'a pas voulu vivre et mériter sa haine ; « Il a cédé lui-même à la rigueur du sort « Qui forçait sa maîtresse à poursuivre sa mort : « Elle voulait sa tête ; et son cœur magnanime, « S'il l'en eût refusée, eût pensé faire un crime, « Pour venger son honneur il perdit son amour, « Pour venger sa maîtresse il a quitté le jour, « Préférant (quelque espoir qu'eût son âme asservie) « Son honneur à Chimène, et Chimène à sa vie, » Ainsi donc vous verrez ma mort en ce combat, Loin d'obscurcir ma gloire, en rehausser l'éclat; Et cet honneur suivra mon trépas volontaire, Que tout autre que moi n'eût pu vous satisfaire.

CHIMÈNE

Puisque, pour t'empêcher de courir au trépas, Ta vie et ton honneur sont de faibles appas, Si jamais je t'aimai, cher Rodrigue, en revanche, Défends-toi maintenant pour m'ôter à don Sanche ; Combats pour m'affranchir d'une condition Qui me donne à l'objet de mon aversion. Te dirai-je encor plus ? va, songe à ta défense, Pour forcer mon devoir, pour m'imposer silence ; Et si tu sens pour moi ton cœur encore épris, Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le Adieu : ce mot lâché me faitrousir de honte, [prix,

LE Cil), ACTE V, SCÈNE 111.

]). K0DRIGUE, seul.

Kst-il quelque ennemi qu'à présent je ne dompte ? Paraissez, JNavarrois, Maures et Castillans, El tout ce que l'Espagne a nourri de vaillants ; I Qissez-voùs ensemble, et faites une armée, Pour combattre une main de la sorte animée : Joignez tous vos efforts contre un espoir si doux ; Pour en venir à bout, c'est trop peu que de vous.

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