‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 709 sur 766 · LE FESTIN DE PIERRE, ACTE III, SCÈNE I · texte numérisé non relu

LE FESTIN DE PIERRE, ACTE III, SCÈNE I

SGANARELLE

Moi?

Tu t'es trouvé pris ?

SGANARELLE

Pas trop. Sans m'étonner, de l'habit que je porte J'ai soutenu l'honneur, et raisonné de sorte Que, sur mon ordonnance, aucun d'eux n'a douté Qu'il n'eut entre les mains un trésor de santé.

D. JUAN

Et comment as-tu pu bâtir tes ordonnances ?

SGANARELLE

Ma foi ! j'ai ramassé beaucoup d'impertinences, Mêlé casse, opium, rhubarbe, et cetera, Tout par drachme : et le mal aille comme il pourra, Que m'importe ?

D. JUAN

Fort bien. Ce que tu viens de dire Me réjouit.

SGANARELLE

Et si, pour vous faire mieux rire, Par hasard ( car enfin quelquefois que sait-on ? ) Mes malades venaient à guérir?

D. JUAN

Pourquoi non ?

Les autres médecins, que les sages méprisent, [sent ? Dupent-ils moins que toi dans tout ce qu'ils nous di- Et, pour quelques grands mots que nous n'enten-

[dons pas, Ont-ils aux guérisons plus de part que tu n'as ? Crois-moi, tu peux comme eux, quoi qu'on s'en per- Profiter, s'il avient, du bonheur du malade, [suade, Et voir attribuer au seul pouvoir de Fart Ce qu'avec la nature aura fait le hasard.

SGANARELLE

Oh '.jusqu'où vous poussez votre humeur libertine ! Je ne vous croyais pas impie en médecine.

D. JUAN

Il n'est poiut parmi nous d'erreur plus grande.

SGANARELLE

Quoi!

Pour un art tout divin vous n'avez point de foi ! La casse, le séné, ni le vin émétique.

D. JUAN

La peste soit le fou !

SGANARELLE

Vous êtes hérétique, Monsieur. Songez-vous bien quel bruit, depuis un Fait le vin émétique ? [temps,

D. JUAN

Oui, pour certaines gens.

SGANARELLE

Ses miracles partout ont vaincu les scrupules : Leur force a converti jusqu'aux plus incrédules : Et , sans aller plus loin, moi qui vous parle, moi, J'en ai vu des effets si surprenants..

D. JUAN

En quoi ?

Tout peut être nié, si sa vertu se nie. Depuis six jours un homme était à l'agonie, Les plus experts docteurs n'y connaissaient plus Il avait mis à bout la médecine. [rien ;

D. JUAN

Eh bien?

SGANARELLE

Recours à l'émétique. Il en prend pour leur pi aire : Soudain...

D. JUAN

Le grand miracle ! Il réchappe ?

SGANARELLE

Au contraire, Il en meurt.

D. JUAN

Merveilleux moyen de le guérir !

SGANARELLE

Comment! depuis six jours il ne pouvait mourir ; Et, dès qu'il en a pris, le voilà qui trépasse ! Vit-on jamais remède avoir plus d'efficace?

D. JUAN

Tu raisonnes fort juste.

SGANARELLE

Il est vrai, cet habit Sur le raisonnement m'inspire de l'esprit; Et si, sur certains points où je voudrais vous mettre, La dispute...

Une fois je veux te la permettre.

SGANARELLE

Errez en médecine autant qu'il vous plaira, La seule faculté s'en scandalisera ; Mais sur le reste, là, que le cœur se déploie. Que croyez-vous ?

D. JUAN

Je crois ce qu'il faut que je croie.

SGANARELLE

Bon. Parlons doucement et sans nous échauffer. Le ciel...

D. JUAN

Laissons cela.

SGANARELLE

C'est fort bien dit. L'enfer. .

D. JUAN

Laissons cela, te dis-je.

SGANARELLE

Il n'est pas nécessaire De vous expliquer mieux ; votre réponse est claire. Malheur si l'esprit fort s'y trouvait oublié ! Voilà ce que vous sert d'avoir étudié : Temps perdu. Quant à moi, personne ne peut dire Que l'on m'ait rien appris : je sais à peine lire, Et j'ai de l'ignorance à fond; mais, franchement,

LE FESTIN DE PIERRE

Avec mon petit sens, mon petit jugement, [dre, Je vois, je comprends mieux ce que je dois compren- Que vos livres jamais ne pourraient me l'apprendre. Ce monde où je me trouve, et ce soleil qui luit, Sont-ce des champignons venus en une nuit ? Se sont-ils faits tout seuls ? Cette masse de pierre Qui s'élève en rochers, ces arbres, cette terre, Ce ciel planté là-haut, est-ce que tout cela S'est bâti de soi-même ? et vous, seriez-vous là Sans votre père, à qui le sien fut nécessaire Pour devenir le vôtre? Ainsi, de père en père, Allant jusqu'au premier, qui veut-on qui l'ait fait Ce premier? Et dans l'homme, ouvrage si parfait, Tous ces os agencés l'un dans l'autre, cette âme, Ces veines, ce poumon, ce cœur, ce foie. . . Oh! dame, Parlez à votre tour, comme les autres font ; Je ne puis disputer, si l'on ne m'interrompt. Vous vous taisez exprès, et c'est belle malice.

D. JUAN

Ton raisonnement charme, et j'attends qu'il finisse.

SGANAEELLE.

Mon raisonnement est, monsieur, quoi qu'il en soit, Que l'homme est admirable en tout, et qu'on y voit Certains ingrédients que, plus on les contemple, Moins on peut expliquer... D'où vient que.... Par

[exemple, JN 'est-il pas merveilleux que je sois ici, moi, Et qu'en la tête, là, j'aie un je ne sais quoi Qui fait qu'en un moment, sans en savoir les causes, Je pense, s'il le faut, cent différentes choses, Et ne me mêle point d'ajuster les ressorts Que ce je ne sais quoi fait mouvoir dans mon corps ? Je veux lever un doigt, deux, trois, la main entière; Aller à droite, à gauche, en avant, en arrière... D. JUAN, apercevant Léonor.

Ah! Sganarelle, vois. Peut-on, sans s'étonner...

SGANAEELLE.

Voilà ce qu'il vous faut, monsieur, pour raisonner. Vous n'êtes point muet en voyant une belle.

D. JUAN

Celle-ci me ravit.

SGANAEELLE.

Vraiment !

D. JUAN

Que cherche-t-elle ?

SGANAEELLE.

Vous devriez déjà l'être allé demander.

D. JUAN, LÉONOR, SGANARELLE

D. JUAN

Quel bien plus grand le ciel pouvait-il m'accorder? Présenter à mes yeux, dans un lieu si sauvage, La plus belle personne...

LEONOR

Oh ! point, monsieur.

D. JUAN

Je gage Que vous n'avez encor que quatorze ans au plus.

SGANAEELLE, à don Juan.

C'est comme il vous les faut.

LÉONOB.

Quatorze ans? je les eus Le dernier de juillet.

SGANAEELLE, bas.

O ma pauvre innocente !

D. JUAN

Mais que cherchiez-vous là ?

LÉONOB.

Des herbes pour ma tante.

C'est pour faire un remède ; elle en prend très-sou d. juan. [vent.

Veut-elle consulter un homme fort savant? Monsieur est médecin.

LÉONOB.

Ce serait là sa joie.

SGANAEELLE, d'un Ion grave.

Où son mal lui tient-il? est-ce à la rate, au foie?

LÉONOB.

Sous des arbres assise, elle prend l'air là-bas ; Allons le savoir d'elle.

D. JUAN

Hé, ne nous pressons pas.

(à Sganarelle.) Qu'elle est propre à causer une flamme amoureuse !

LÉONOB.

Il faudra que je sois pourtant religieuse.

D. JUAN

Ah! quelmeurtre! Etd'où vient? Est-ceque vous avez Tant de vocation...

LÉONOB.

Pas trop : mais vous savez Qu'on menace une fille ; et qu'il faut , sans murd. JUAN. [mure...

C'est cela qui vous tient?

LÉONOB.

Et puis, ma tante assure Que je ne suis point propre au mariage.

D. JUAN

Vous?

Elle se moque. Allez, faites choix d'un époux : Je vous garantis, moi, s'il faut que j'en réponde, Propre à vous marier plus que fille du monde. Monsieur le médecin s'y connaît ; et je veux Que lui-même...

SGANAEELLE, lui lâtant le pouls.

Voyons. Le cas n'est point douteux, Mariez-vous ; il faut vous mettre deux ensemble, Sinon il vous viendra malencombre.

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