‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 713 sur 766 · D. CARLOS, D. JUAN · texte numérisé non relu

D. CARLOS, D. JUAN

D. CARLOS

Ces voleurs, par leur fuite, ont fait assez connaître Qu'où votre bras se montre on n'ose plus paraître ; Et je ne puis nier qu'à cet heureux secours, Si je respire encor, je ne doive mes jours : Ainsi, monsieur, souffrez que, pour vous rendre d. juan. [grâce...

J'ai fait ce que vous-même auriez fait en ma place ; Et prendre ce parti contre leur lâcheté Était plutôt devoir que générosité.

Mais d'où vous êtes- vous attiré leur poursuite ?

D. CARLOS

Je m'étais, par malheur, écarté de ma suite ; Ils m'ont rencontré seul, et mon cheval tué A leur infâme audace a fort contribué.

Sans vous, j'étais perdu.

D. JUAN

Vous allez à la ville ?

D. CARLOS

Non ; certains intérêts...

Vous peut-on être utile ?

D. CARLOS

Cette offre met le comble à ce que je vous doi. Une affaire d'honneur, très-sensible pour moi, M'oblige dans ces lieux à tenir la campagne.

D. JUAN

Je suis à vous ; souffrez que je vous accompagne. Mais puis-je demander, sans me rendre indiscret, Quel outrage reçu...

D. CARLOS

Ce n'est plus un secret ; Et je ne dois songer, dans le bruit de l'offense, Qu'à faire promptement éclater ma vengeance. Une sœur, qu'au couvent j'avais fait élever, Depuis quatre ou cinq jours s'est laissée enlever. Un don Juan Giron est l'auteur de l'injure : Il a pris cette route, au moins on m'en assure ; Et je viens l'y chercher, sur ce que j'en ai su.

D. JUAN

Et le connaissez-vous ?

D. CARLOS

Je ne l'ai jamais vu, Mais j'amène avec moi des gens qui le connaissent ; Et par ses actions, telles qu'elles paraissent,

LE FESTIN DE PIERRE

Je crois, sans passion, qu'il peut être permis...

D. JUAN

N'en dites point de mal, il est de mes amis.

D. CARLOS

Après un tel aveu, j'aurais tort d'en rien dire ; Mais lorsque mon honneur à la vengeance aspire, Malgré cette amitié, j'ose espérer de vous...

D. JUAN

Je sais ce que se doit un si juste courroux ;

Et, pour vous épargner des peines inutiles,

Quels que soient vos desseins, je les rendrai faciles.

Si d'aimer don Juan je ne puis m'empêcher,

C'est sans avoir servi jamais à le cacher :

D'un enlèvement fait avecquetrop d'audace

Vous demandez raison, il faut qu'il vous la fasse.

D. CARLOS

Et comment me la faire ?

D. JUAN

Il est homme de cœur :

Vous pouvez là-dessus consulter votre honneur ; Pour sebattre avec vous,quand vous aurez su prendre Le lieu, l'heure et le jour, il viendra vous attendre. Vous répondre de lui, c'est vous en dire assez.

D. CARLOS

Cette assurance est douce à des cœurs offensés ; Mais je vous avoûrai que, vous devant la vie, Je ne puis, sans douleur, vous voir de la partie.

D. JUAN

Une telle amitié nous a joints jusqu'ici, Que, s'il se bat, il faut que je me batte aussi : Notre union le veut.

D. CARLOS

Et c'est dont je soupire.

Faut-il, quand je vous dois le jour que je respire, Que j'aie à me venger, et qu'il vous soit permis D'aimer le plus mortel de tous mes ennemis !

Page 1