SG AN A BELLE
D'un vaillant homme mort la gloire se publie ; Mais j'en fais moins de cas que d'un poltron en vie.
D. JUAN
Sais-tu pour qui mon bras vient de s'employer ?
SGANAEELLE.
Non.
Pour un frère d'Elvire.
SGANAEELLE.
Un frère ? Tout de bon ?
D. JUAN
J'ai regret de nous voir ainsi brouillés ensemble; Il parait honnête homme.
SGANAEELLE.
Ah ! monsieur, il me semble Qu'en rendant un peu plus de justice à sa sœur...
D. JUAN
Ma passion pour elle est usée en mon cœur, Et les objets nouveaux la rendent si sensible, Qu'avec rengagement il est incompatible, [rents, D'ailleurs , ayant pris femme en vingt lieux diffé- Tu sais pour le secret les détours que je prends : A ne point éclater, toutes je les engage ; Et si l'une en public avait quelque avantage, Les autres parleraient, et tout serait perdu.
SGANAEELLE.
Vous pourriez bien alors, monsieur, être pendu.
D. JUAN
Maraud !
SGANAEELLE.
Je vous entends ; il serait plus honnête, Pour mieux vous ennoblir, qu'on vous coupât la tête; Mais c'est toujours mourir.
D. JUAN , voyant un tombeau sur lequel est une statue. Quel ouvrage nouveau Vois-je paraître ici ?
SGANAEELLE.
Bon ! et c'est le tombeau Où votre commandeur, qui pour lui le fit faire, Grâce à vous, gît plus tôt qu'il n'était nécessaire.
D. JUAN
On ne m'avait pas dit qu'il fût de ce côté. Allons le voir.
SGANAEELLE.
Pourquoi cette civilité ?
Laissons-le là, monsieur; aussi bien il me semble Que vous ne devez pas être trop bien ensemble.
D. JUAN
C'est pour faire la paix que je cherche à le voir : Et, s'il est galant homme, il doit nous recevoir. Entrons.
SGANAEELLE.
Ah ! que ce marbre est beau! Ne lui déplaise, Il s'est là, pour un mort, logé fort à son aise.
D. JUAN
J'admire cette aveugle et sotte vanité.
Un homme, en son vivant, se sera contenté
D'un bâtiment fort simple, et le visionnaire
En veut un tout pompeux quand il n'en a que faire.
SGANAEELLE.
Voyez-vous sa statue, et comme il tient sa main ?
Parbleu ! le voilà bien en empereur romain.
SGANAEELLE.
Il me fait quasi peur. Quels regards il nous jette ! C'est pour nous obliger, je pense, à la retraite ; Sans doute qu'à nous voir il prend peu de plaisir.
D. JUAN
Si de venir dîner il avait le loisir,
Je le régalerais. De ma part, Sganarelle,
Va l'en prier.
SGANAEELLE.
Lui?
D. JUAN
Cours.
SGANAEELLE.
La prière est nouvelle !
Un mort ! Vous moquez-vous ?
D. JUAN
Fais ce que je t'ai dit.
SGANAEELLE.
Le pauvre homme, monsieur, a perdu l'appétit.
D. JUAN
Si tu n'y vas...
SGANAEELLE.
J'y vais... Que faut-il que je dise?
I). JUAN
Que je l'attends chez moi.
SGANAEELLE.
Je ris de ma sottise ; Mais mon maître le veut. Monsieur le commandeu;-, D. Juan voudrait bien avoir chez lui l'honneur De vous faire un régal. Y viendrez-vous?
(La statue baisse la tête ; et Sganarelle, tombant sur les genoux, s'écrie : )
A l'aide !
D. JUAN
Qu'est-ce ? qu'as-tu ? Dis donc.
SGANAEELLE.
Je suis mort, sans remède.
La statue...
D. JUAN
Eh bien, quoi ? Que veux-tu dire ?
SGANAEELLE.
Hélas!
La statue...
D. JUAN
Enfin donc, tu ne parleras pas ?
SGANAEELLE.
Je parle ! et je vous dis, monsieur, que la statue...
LE FESTIN DE PIERR
D. JUAN
Encor?
SGANARELLE
Sa tête...
D. JUAN
Eh bien ?
SGANARELLE
Vers moi s'est abattue.
Elle m'a fait...
D. JUAN
Coquin !
SGANARELLE
Si je ne vous dis vrai, Vous pouvez lui parler, pour eu faire l'essai : Peut-être...
D. JUAN
Viens, maraud, puisqu'il faut que j'en rie, Viens être convaincu de ta poltronnerie : Prends garde. Commandeur, te rendras-tu chez Je t'attends à dîner. [ moi ?
(La statue baisse encore la tête.) SGANARELLE.
Vous en tenez, ma foi!
Voilà mes esprits forts, qui ne veulent rien croire. Disputons à présent, j'ai gagné la victoire.
D. JUAN , après avoir rêvé un moment.
Allons , sortons d'ici.
Sortons. Je vous promets, Quand j'en serai dehors, de n'y rentrer jamais.
E, ACTE IV, SCÈNE II. m
N'ait rendu tout exprès ce dernier témoignage.
D. JUAN
Écoute. S'il t'échappe un seul mot davantage Sur tes moralités, je vais faire venir Quatre hommes des plus forts, te bien faire tenir, Afin qu'un nerf de bœuf à loisir te réponde. M'entends -tu? dis.
SGANARELLE
Fort bien, monsieur, le mieux du monde : Vous vous expliquez net ; c'est là ce qui me plaît. D'autres ont des détours, qu'on ne sait ce que c'est; Mais vous, en quatre mots vous vous faites entendre, Vous dites tout ; rien n'est si facile à comprendre.
D. JUAN
Qu'on me fasse dîner le plus tôt qu'on pourra. Un siège.
SGANARELLE , à la Violette.
Va savoir quand monsieur dînera ; Dépêche.