‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 738 sur 766 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

ELISABETH, TILNEY

ELISABETH

En vain tu crois tromper la douleur qui m'accable; C'est parce qu'il me hait qu'il s'est rendu coupable; Et la belle Suffolk, refusée à ses vœux, Lui fait joindre le crime au mépris de mes feux. Pour le justifier, ne dis point qu'il ignore Jusqu'où va le poison dont l'ardeur me dévore : Il a trop de ma bouche, il a trop de mes yeux Appris qu'il est, l'ingrat, ce que j'aime le mieux. Quand j'ai blâmé son choix, n'était-ce pas lui dire Que je veux que son cœur pour moi seule soupire? Et mes confus regards n'ont-ils pas expliqué Ce que par mes refus j'avais déjà marqué ? Oui, de ma passion il sait la violence; Mais l'exil de Suffolk l'arme pour sa vengeance : Au crime pour lui plaire il s'ose abandonner, Et n'en veut à mes jours que pour la couronner.

TILNEY

Quelques justes soupçons que vous en puissiez pren- J'ai peine contre vous à ne le pas défendre : [dre,

LE COMTE D'ESSEX

L'état qu'il a sauvé, sa vertu, son grand cœur, Sa gloire, ses exploits, tout parle en sa faveur. Il est vrai qu'à vos yeux Suffolk cause sa peine ; Mais, madame, un sujet doit-il aimer sa reine? Et quand l'amour naîtrait, a-t-il à triompher Où le respect, plus fort, combat pour l'étouffer?

ELISABETH

Ah ! contre la surprise où nous jettent ses charmes, La majesté du raDg n'a que de faibles armes. L'amour, par le respect dans un cœur enchaîné, Devient plus violent, plus il se voit gêné. Mais le comte, enm'aimant, n'aurait eu rien à crain- Jelui donnais sujetdene se point contraindre; [dre. Et c'est de quoi rougir, qu'après tant de bonté Ses froideurs soient le prix que j'en aie mérité,

TILNEY

Mais je veux qu'à vous seule il cherche enfin à plaire; De cette passion que faut-il qu'il espère ?

ELISABETH

Ce qu'il faut qu'il espère ? Et qu'en puis-je espérer, Que la douceur de voir, d'aimer, de soupirer? Triste et bizarre orgueil qui m'ôte à ce que j'aime ! Mon bonheur, mon repos s'immole au rang suprême, Et je mourrais cent fois plutôt que faire un roi Oui, dans le trône assis, fût au-dessous de moi. Je sais que c'est beaucoup que vouloir que son âme Brûle à jamais pour moi d'une inutile flamme, Qu'aimer sans espérance est un cruel ennui ; Mais la part que j'y prends doit l'adoucir pour lui; Et lorsque par mon rang je suis tyrannisée, Qu'il le sait, qu'il le voit, la souffrance est aisée. Qu'il me plaigne, se plaigne, et, content de m'ai-

[mer...

Mais, que dis-je ? d'une autre il s'est laissé charmer ; Et tant d'aveuglement suit l'ardeur qui l'entraîne, Que. pour la satisfaire, il veut perdre sa reine. Qu'il craigne cependant de me trop irriter; Je contrains ma colère à ne pas éclater : Mais quelquefois l'amour qu'un long mépris outra- Las enfin de souffrir, se convertit en rage ; [ge, Et je ne réponds pas...

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