‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 739 sur 766 · ELISABETH , LA DUCHESSE , TILNEY · texte numérisé non relu

ELISABETH , LA DUCHESSE , TILNEY

ELISABETH

Eh bien, duchesse, à quoi Ont pu servir les soins que vous prenez pour moi? Avez-vous vu le comte, et se rend-il traitable ?

LA DUCHESSE

Il fait voir un respect pour vous inviolable ; Et si vos intérêts ont besoin de son bras, Commandez, le péril ne l'étonnera pas : Mais il ne peut souffrir sans quelque impatience Qu'on ose auprès de vous noircir son innocence.

Le crime, l'attentat, sont des noms pleins d'horreur Qui mettent dans son âme une noble fureur. Il se plaint qu'on l'accuse, et que sa reine écoute Ce que des imposteurs...

ELISABETH

Je lui fais tort, sans doute :

Quand jusqu'en mon palais il ose m'assiéger, Sa révolte n'est rien, je la dois négliger; Et ce qu'avec l'Irlande il a d'intelligence Marque dans ses projets la plus haute innocence ! Ciel ! faut-il que ce cœur, qui se sent déchirer, Contre un sujet ingrat tremble à se déclarer; Que, ma mort qu'il résout me demandant la sienne, Une indigne pitié m'étonne, me retienne; Et que toujours trop faible, après sa lâcheté, Je n'ose mettre enfin ma gloire en sûreté? Si l'amour une fois laisse place à la haine, Il verra ce que c'est que d'outrager sa reine ; Il verra ce que c'est que de s'être caché Cet amour où pour lui mon cœur s'est relâché. J'ai souffert jusqu'ici ; malgré ses injustices, J'ai toujours contre moi fait parler ses services : Mais, puisque son orgueil va jusqu'aux attentats, Il faut en l'abaissant étonner les ingrats ; Il faut à l'univers, qui me voit, me contemple, D'une juste rigueur donner un grand exemple : Il cherche à m'y contraindre, il le veut, c'est assez.

LA DUCHESSE

Quoi! pour ses ennemis vous vous intéressez, Madame ? ignorez-vous que l'éclat de sa vie Contre le rang qu'il tient arme en secret l'envie ? Coupable en apparence...

ELISABETH

Ah ! dites en effet :

Les témoins sont ouïs, son procès est tout fait ; Et si je veux enfin cesser de le défendre, L'arrêt ne dépend plus que de le faire entendre. Qu'il y songe ; autrement...

LA DUCHESSE

Eh quoi ! ne peut-on pas L'avoir rendu suspect sur de faux attentats?

ELISABETH. [fortes.

Ah ! plût au ciell Mais non, les preuves sont trop N'a-t-il pas du palais voulu forcer les portes? Si le peuple qu'en foule il avait attiré Eût appuyé sa rage, il s'en fût emparé : Plus de trône pour moi, l'ingrat s'en rendait maîla duchesse. [tre.

On n'est pas criminel toujours pour le paraître. Mais je veux qu'il le soit, ce cœur de lui charmé Résoudra-t-il sa mort ? Vous l'avez tant aimé !

ELISABETH

Ah ! cachez-moi l'amour qu'alluma trop d'estime M'en faire souvenir, c'est redoubler son crime. A ma honte, il est vrai, je le dois confesser, Je sentis, j'eus pour lui. .. Mais que sert d'y penser ?

498 LE COMTE D'ESSEX

Suffolk me l'a ravi ; Suffolk, qu'il me préfère, Lui demande mon sang; le lâche veut lui plaire. Ah ! pourquoi dans les maux où l'amour m'exposait I\T'ai-je fait que bannir celle qui les causait? Il fallait, il fallait à plus de violence Contre cette rivale enhardir ma vengeance. Ma douceur a nourri son criminel espoir.

LA DUCHESSE

Mais cet amour sur elle eut-il quelque pouvoir? Vous a-t-elle trahie, et d'une âme infidèle Excité contre vous...

ELISABETH

Je souffre tout par elle : Elle s'est fait aimer, elle m'a fait haïr; Et c'est avoir plus fait cent fois que me trahir.

LA. DUCHESSE

Je n'ose m'opposer... Mais Cécile s'avance.

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