LE COMTE D'ESSEX, ACTE V, SCÈNE I
M'eût épargné l'horreur de voir un autre heureux, Pour vous garder ce cœur où vous seule avez place, Cent fois, quoique innocent, j'aurais demandé grâce. Mais vivre, et voir sans cesse un rival odieux... Ah ! madame, à ce nom je deviens furieux : De quelque emportement si ma rage est suivie, Il peut être permis à qui sort de la vie.
LA DUCHESSE
Vous sortez de la vie ! Ah ! si ce n'est pour vous, Vivez pour vos amis, pour la reine, pour tous; Vivez pour m'affranchir d'un péril qui m'étonne ; Si c'est peu de prier, je le veux, je l'ordonne.
LE COMTE D'ESSEX
Cessez, en l'ordonnant, cessez de vous trahir; Vous m'estimeriez moins, si j'osais obéir ; Je n'ai pas mérité le revers qui m'accable ; Mais je meurs innocent, et je vivrais coupable. Toujours plein d'un amour dont sans cesse en tous Le triste accablement paraîtrait à vos yeux, [lieux Je tacherais d'ôter votre cœur, vos tendresses, A l'heureux . Mai s pourquoi ces indignes faiblesses? Voyons, voyons, madame, accomplir sans effroi Les ordres que le ciel a donnés contre moi : S'il souffre qu'on m'immole aux fureurs de l'envie, Du moins il ne peut voir de tache dans ma vie : Tout le temps qu'à mes jours il avait destiné, C'est vous et mon pays à qui je l'ai donné. Votre hymen, des malheurs pour moi le plus insi- M'a fait voir que de vous je n'ai pas été digne, [gne, Que j'eus tort quand j'osai prétendre à votre foi : Et mon ingrat pays est indigne de moi. J'ai prodigué pour lui cette vie, il me l'ôte ; Un jour, peut-être, un jour il connaîtra sa faute ; Il verra par les maux qu'on lui fera souffrir...
(Crommer paraît avec de la suite.) Mais, madame, il est temps que je songe à mourir; On s'avance, et je vois sur ces tristes visages De ce qu'on veut de moi de pressants témoignages. Partons, me voilà prêt. Adieu, madame : il faut, Pour contenter la reine, aller sur l'échafaud.
LA DUCHESSE
Sur l'échafaud ! Ah, ciel ! quoi ! pour toucher votre La pitié... Soutiens-moi... [âme
LE COMTE D'ESSEX
Vous me plaignez, madame!
Veuille le juste ciel, pour prix de vos bontés, Vous combler et de gloire et de prospérités, Et répandre sur vous tout l'éclat qu'à ma vie, Par un arrêt honteux, ôte aujourd'hui l'envie ! Avancez, je vous suis. Prenez soin de ses jours ; L'état où je la laisse a besoin de secours.