‹ Œuvres de P.L. Courier précédées de sa vieChapitre 107 sur 141 · A FLORENCE · texte numérisé non relu

A FLORENCE

Livourne, le 2 novembre 1808.

Je lis risocrate de Coray et ses notes, que vous n’avez pas. Entre nous , c’est peu de chose ; il pouvait faire et il a fait beaucoup mieux que cela. Ce que j’y trouve de meilleur, c’est l’exemple qu’il donne d’expliquer le grec en grec, exemple qu’il faudrait suivre , et même dans les lexiques. Mais je ne puis du tout approuver sa préface mixto-barbare. Ah! docteur Coray! un frontispice gothique à un édifice grec! au temple de Minerve, le portail de Notre-Dame! Pourquoi la préface et les notes, s'adressant auit mêmes lecteurs , ne sont-elles pas dans la même

LETTBES INÉDITES,

langue? Ce que j’en dis n’est point par humeur, car je n’en perds pas un mot; seulement j’ai de la peine à croire que ce soit ainsi qu’on parle, et je pense qu’il fait un peu comme l’écolier de Rabelais : Nous transfret ions la sequane pour viser les meretricules. Celui-là latinisait, et Coray hellénise.

Ses notes sont pleines de longueurs et d’inutilités. Ne comprendra-t-on jamais que des notes ne doivent point être des dissertations; que les plus courtes sont les meilleures; que l’explication des mots regarde les lexicographes, celle des phrases les grammairiens? N’esl-ce point assez de travail pour un éditeur d’avoir à choisir entre les variantes , à découvrir et marquer les 'altérations du texte, les fautes des copistes, qui sont de tant d’espèces, erreurs, omissions, additions, corrections, etc.? A chaque note trois mots suffisent, et les anciens critiques n’y employaient que des signes , d’où est venu le nom même de notes. Bref, dans tout ce qu’on nous donne, je ne vois que des matériaux pour les éditeurs futurs , s’il s’en trouve jamais de raisonnables. Pas un livre pour qui veut lire.

Notre ami se plaît à écrire son grec , et je le lui passerais, si ce plaisir ne l’entraînait trop souvent loin de sa route. Tant de hors-d’œuvre dans une œuvre où tout ce qui n’est pas nécessaire nuit ! tant d’étymologies de la langue moderne , curieuses si vous voulez, mais étrangères à Isocrate! Tout en se mêlant d’indiquer les beautés et les défauts, il est à mille lieues de œ qu’on appelle goût. M. Heyne, et quelques autres qui ont eu la même prétention, ne l’ont pas mieux justifiée. Après toutj estce là leur affaire? On ne leur demande point si Isocrate a bien’ écrit, mais ce qu’il a écrit; recherche que Coray néglige un peu cette fois. Croiriez-vous qu’il n’a pas seulement vu les manuscrits de Paris ? Voilà un péché d’omission , dont je ne sais si le pape même le pourrait absoudre. Il s’en rapporte aux variantes de l’abbé Auger, qui s’en était aussi rapporté à quelque autre, n’ayant garde de déchiffrer les manuscrits, lui qui ne lisait pas trop couramment la lettre moulée. D’après cela , je vous laisse à penser ce que c’est que ce travail , robaccia. J’en suis fâché ; car je m’attendais que nous aurions par lui quelque chose de bon de ces manuscrits ; mais il y faut renoncer, car qui diable s’en occupera si Coray les néglige? C’est dommage : sur un texte

si intéressant, il pouvait se faire grand honneur, et à nous grand’ plaisir.

Quel écrivain que cet Isocrate ! nul n’a mieux su son métier -, et à (|uoi pensait Théopompe, lorsqu’il se vantait d’être le premier qui eût su écrire en prose? Ce n’est pas non plus peu de gloire pour Isocrate que de tels disciples. Je lui trouve cela de commun avec votre grand Gustave, que tous ceux qui, en même temps que lui , excellèrent dans son art , l’avaient appris de lui. Voilà un étrange parallèle, et dont il ne tiendrait qu’à vous de vous moquer, ou même de vous plaindre diplomatiquement.

Donnez-moi des nouvelles de M. Micali, de nos manuscrits et de vous. Trois points comme pour un sermon; mais celui-là ne peut m’ennuyer.

RÉPONSE DE M. AKERBLAD.

Florence, le 16 novembre 1808.

.... Je suis enchanté de voir que ni vos occupations militaires, ni les alertes que vous donnent de temps en temps les Anglais , ni même les tremblements de terre, n’ont pu vous détourner de vos études chéries; et j’admire votre belle et cx)nstante passion pour les Muses grecques; passion qui ne vous quitte pas, même dans la ville la plus indocte de l'Italie, et où l’on n’entend parler que de lettres de change et de marchandises coloniales. i

Vous êtes donc bien fâché contre ce pauvre Coray , pour vous avoir fait une préface en grec vulgaire à votre Isocrate ! Mais, de grâce , en quelle langue fallait-il donc qu’il s’adressât aux Jeunes gens de sa nation? Rien ne me semble pins naturel que de leur parler dans leur propre idiome : aussi, lorsqu’il a fait des éditions d’auteurs grecs pour vous autres messieurs les Français, il n’a pas manqué de faire les préfaces dans votre langue. Je conviens que le bonhomme est un peu long dans ses prolégomènes ; mais vous avouerez aussi que son introduction grammaticale à la tête du premier volume contient des observations excellentes, des vues neuves, sinon pour les hellénistes de l’Furope, au moins pour ses compatriotes , qui ne connaissent de grammaires que celles de Lascaris et Gaza, et qui ignorent absolument tout ce que la philosophie morlerne a perfectionné dans la méthode grammaticale. Quant aux notes de Coray , je ne connais pas celles de i’Isocrate ; les autres , je les trouve parfois un peu longues, mais toujours remplies de remarques excellentes. D’ailleurs, un volume in-8° de notes pour tout l’Isocrate ne me parait pas trop. Eh I que diable diriez-vous donc des notes de feu notre

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