‹ Œuvres de P.L. Courier précédées de sa vieChapitre 115 sur 141 · A M. ET MADAME THOMASSIN · texte numérisé non relu

A M. ET MADAME THOMASSIN

i STBASBOVBOb

Milan, le 12 octobre 1809.

Monsieur et madame, je ne sépare point ce que Dieu a joint, et je réponds à vos deux lettres par une seule. Ces deux bonnes lettres me sont parvenues avec celles que vous avez retirées pour moi de la poste. Mais celles-là , en vous priant de me les renvoyer à Lucerne, je n’entendais point du tout vous en faire payer le port. La plupart des gens obligent peu, lors même qu’il ne leur en coûte rien, et beaucoup vendent cher de médiocres services; vous , vous obligez et payez : ma foi, il y a plaisir d’être de vos amis. Je devrais au moins ne pas abuser de tant de bonté; mais comment m’y prendre pour tirer encore de votre maudite poste deux ou trois lettres que j’y dois avoir d’ancienne date? Écrire au directeur, comme j’avais fait avant de recourir à vous, je n'aurai ni lettres ni réponse. Il faut donc toujours vous importuner'; mais, cette fois, sans rien débourser. Envoyez, je vous prie, à ce bureau quelqu’un qui, fouillant dans le fatras des lettres poste restante, y déterre les miennes, et fasse mettre au dos, chez messieurs Moliui et Landi, libraires à Florence; puis vous joindrez à cette bonté celle de m’en donner avis.

Les lettres de madame Thomassin sont ce que l’on m’avait dit, c’est-à-dire, après sa conversation , tout ce qu’il y a de plus aimable. Mais dussé-je être impertinent, je critiquerai celle que j’ai reçue ; aussi bien n’y suis-je pas trop ménagé.

Ce que j'y trouve à dire d’abord , c’est qu’elle est trop courte ; et puis c’est que madame n’y parle guère que de moi. Étais-je en droit d’espérer qu’elle me parlât d’elle-même, et de ce qui l’entoure ? Je ne sais , mais il me semble Enfin , pourquoi ne

m’a-t-elle pas dit où en est son bâtiment? J’aurais bien pu avoir aussi des nouvelles de la vache, du jardin , et d’autres choses. Franchement, comme vieille connaissance, j’avais droit à ces

détails , et tout ce qui eût allongé sa lettre la rendait d'autant meilleure.

Vous voulez donc bien , madame, vous intéresser à mes courses; je n’en ai fait jusqu’au 30 septembre qu’aux environs de mou ermitage. J’ai vu dans les hautes Alpes ces gens qui vivent de lait et ignorent l’usage du pain ; ils paraissent heureux. Je vous dirai l’année prochaine ce qui en est ; car je compte passer l’eté avec eux , et descendre après en Alsace. J’ai fait sur mon lac de Lucerne des navigations infinies. Ses bords n’ont pas un rocher où je n’aie grimpé pour chercher quelque point de vue, pas un bois qui ne m’ait donné de l’ombre, pas un écho que je n’aie fait jaser mille fois; c’était ma seule conversation, et le lac mon unique promenade. Ce lac a aussi ses nymphes; il n’y a si chétif ruisseau qui n’ait la sienne, comme vous savez. J’en vis une un jour sur la rive. Je ne plaisante point. J’étais descendu pour examiner les ruines du fameux château de Habsbourg; mais je vis autre chose que des ruines. Une jeune fllle jolie, comme elles sont là presque toutes , cueillait des petits pois dans un champ; leur costume est charmant, leur air naïf et tendre, car en général elles sont blondes ; leur teint, un mélange de lis et de roses; celle-là était bien du pays. J’approchai, Je ne pouvais rien dire , ne sachant pas un mot de leur langue ; elle me parla, je ne l’entendis point. Cependant comme en Italie, , où beaucoup d’affaires se traitent par signes, j’avais acquis quelque habitude de cette façon de s’exprimer , je réussis à lui faire comprendre que je la trouvais belle. En fait de pantomime, sans avoir été si loin l’étudier, elle en savait plus que moi. Nous causâmes; je sus bientôt qu’elle était du village voisin, qu’elle allait dans peu se marier, que son amant demeurait de l’autre côté du lac , qu’il était jeune et joli homme. Vous seriez-vous doutée, madame, que tout cela se pût dire sans parler? Pour moi , j’ignorais toute la grâce et l’esprit qu’on pouvait mettre dans une pareille conversation; elle me l’apprit. Cependant je partageais son travail , je portais le pnjjier , je cueillais des pois, et j’étais payé d’un sourire qui eût contenté les dieux mêmes; mais je voulus davantage.

Toute cette histoire ne me fait guère d’honneur : me voilà pourtant , je ne sais comment , engagé à vous la conter, et vous,

LETTBES 1^ÉD1TES,

madame , à la lire. J’obtins de cette belle assez facilement qu’elle ôtât un grand chapeau de paille à la mode du pays; ces cha-

paux , dans le fait , sont jolis ; mais il couvrait, il cachait

et le fichu, c'était bien pis; à peine laissait-il voir le cou. Je m’en plaignis , J’osai demander que du moins on l’entr’ouvrît. Ces choses-là en Italie s’accordent sans difficulté; en Suisse, c’est une autre affaire. Non-seulement Je fus refusé, mais on se disposa dès lors à me quitter. Elle remit son chapeau , remplit à la hâte son panier, et le posa sur sa tête. Quoique la mienne ne fût pas fort calme , J’avais pourtant très-bien remarqué que ce fichu, auquel on tenait tant, ne tenait lui-même qu’à une épingle assez négligemment placée ; et profitant d’une attitude qui ne permettait nulle défense. J’enlevai d’une main l’épingle et de l’autre le fichu, comme si de ma vie Je n’eusse fait autre chose que déshabiller les femmes. Ce que Je vis alors, aucun voyageur ne l’a vu ; et moi Je ne profitai guère de ma découverte , car la belle aussitôt s’enfuit, laissant à mes pie^s son panier et son chapeau, qui tomba; et Je restai le mouchoir à la main. Quand elle s’arrêta, et tourna vers moi ses yeux indignés, j’eus beau la rappeler, prier, supplier. Je ne pus lui persuader ni de revenir, ni de m’attendre. 'Voyant son parti pris, qu’y faire? Je mis le fichu sur le panier avec le chapeau , et Je m’en allai, mais lentement, trois pas en avant et deux en arrière, comme les pèlerins de l’Inde. A mesure que Je m’éloignais elle revenait, et quand Je revenais elle fuyait. Enfin, Je m’assis à quelque distance, et je lui laissai réparer le désordre de sa toilette ;et puis Je me levai, et Je sus encore lui inspirer assez de confiance pour me laisser approcher. Je n’en abusai plus. Nous ramassâmes ensemble la récolte éparse à terre , et Je plaçai moimême sur sa tête, le panier. que ses doigts seuls soutenaient de chaque côté; alors figurez-vous ses deux mains occupées , mêlées avec les miennes, sa tête immobile sous ce panier , et moi si près... J’avais quelques droits, ce me semble; l’occasion même en est un. J’en usai discr^ement. Maintenant, madame , si vous demandez ce que c’est que le château de Habsbourg, en vérité je ne l’ai point vu , non que Je n’y sois revenu plus d’une fois. Je revins souvent au pied de ces tours, mais sans jamais voir ce que J’y cherchais.

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ÉCUITES UE FBANCE ET u’iTALlE. 521

Quand je m'aperçus que les feuilles se détachaient des arbres , et que les hirondelles s’assemblaient pour partir , je coupai un bâton d’aubépine que je fis durcir au feu, et me mis en chemin vers l’Italie. Je fus deux jours dans les neiges, mourant de froid , car je n’avais pris aucune précaution ; et je ne dégelai qu’à Bellinzona. Dieu et les chèvres de ces montagnes savent seuls par où j’ai passé. Il ne faut pas parler là de routes. Mon guide portait mou bagage. Il n’y en eut jamais de plus léger; aussi pouvais-je à peine le suivre. Ces montagnards ont des jambes qui ne sont qu’à eux.

Mon dessein n’était pas de m’arrêter ici; mais j’y ai trouvé un ami *, et cet ami-là est un homme qui a du savoir et du goût , deux choses rarement unies. Me voilà donc à Milan, jusqu’à ce que le froid m’en cha^e. Je compte être à Florence dans les premiers jours de novembre, à Rome bientôt après. Vous appelez cela courir, mais au vrai je ne sors pas de chez moi. ftla demeure s’étetid de Naples à Paris. Je goûte avec délices les douceurs de l’indépendance. Quoique dans le vilain métier que j’ai fait si longtemps je fusse bien moins esclave qu’un autre, je ne connaissais point du tout la liberté. Si l’on savait ce que c’est, les rois descendraient du trône, et personne n’y voudrait monter.

Toutes ces ratures dans ma lettre vous prouveront , monsieur et madame , que je Vous écris en conscience , comme disait Fontenelle, c’est-à-dire que je soigne mou style, et que je fais de mon mieux pour vous parler français. Ce long bavardage n’est pas de nature à se pouvoir transcrire. Que je vous fasse une autre lettre , il y aura d’autres sottises ; autant vaut vous envoyer ce griffonnage-ci tel qu’il est.

Faites, je vous en supplie , que je trouve de vos nouvelles à Florence , et de celles de votre ange. Sa charmante figure m’est bien présente à l’esprit , et je pourrai l’année prochaine vous dire exactement de combien elle sera embellie. C’est un grand bonheur pour vous et pour elle, qu’on soit délivré des horreurs de la petite vérole : ayant plus à perdre qu’une autre, elle eût eu et vous eût causé d’autant plus d’inquiétudes. Cette petite vérole est pourtant bonne à quelque chose : c’est une excuse pour les I LamberU.

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522 LETTBKS INEDITES,

laids. Moi , par exemple, ne puis-je pas dire que, sans elle, j’é tais joli garçon ?

A M. AKERBLAD,

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