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Milan, le <4 octobre tS09.
Monsieur, j’ai trouvé ici votre lettre du 21 juin. Grand merci de vos soins obligeants pour mes livres , papiers , collations de manuscrits , etc. Mes affaires philologiques sont aussi bien entre vos mains que jadis les affaires politiques du roi votre maître. Je doutaisque vous fussiez mainlenanten Italie, et je vois avec grand plaisir que je puis encore espérer de vous retrouver à Rome, où, partant demain, j’arriverai un mois après cette lettre ; car je m’arrêterai tout autant à Florence, comme chargé par M. Gavier de certaines recherches relatives à son fausanias. Je fouiilerai aussi pour mon compte dans les vénérables bouquins.
Amati est bon de se ligurer que je vais l’enrichir ; je ne peux ni ne veux dépenser un sou pour le grec ; voici tout ce que je peux faire ; le libraire qui imprimera, Dieu sait quand, cet Anabasis , payera le travail d’ Amati. Je ne donnerai le mien qu'à cette condition.
J’ai quelque souvenance d’avoir été soldat; mais cela est si loin de moi, qu’en vérité je le puis ranger parmi'les choses oubliées. J’étais, comme on vous l’a dit, rentré dans le tourbillon, comptant imprudemment sur l’amitié d’un comte avec qui je me trouvai loin décompté. Catherine de ÎSavarre, dit-on, fut fille ' amoureuse et drue, qui eut un mari débile; et comme on lui demandait , le lendemain de ses noces , des nouvelles de la nuit , elle répondit en soupirant : Alit ce n’est pas mon compte. Elle entendait le comte de Soissons , dont le mérite lui était connu.
Il m’est arrivé le contraire. : je pensais trouver un ami ; mais, hélas ! c’était un comte. Vous saurez tout quand je vous verrai. Dites de moi , si vous voulez :
Il prit, quitta, reprit la cuirasse et la baire.
Pauvre hère , mais content , si jamais homme le fut.
ÉCKITES DE PBANCE ET d'ITALIE. 523
A M. CLAVIER
k PÀBiS.
Milan , le <6 octobre 1809.
Vile, monsieur , envoyez-moi vos commissions grecques. Je serai à Florence un mois; à Rome tout l’hiver, et je vous rendrai bon compte de tous les manuscrits de Pausanias. Il n’y a bouquin en Italie où je ne veuille perdre la vue pour l’amour de vous et du grec. Laissez-moi faire; je projette une fouille à l’abbaye de Florence, qui nous produira quelque chose. Il y avait là du bon pour vous et pour moi dans une centaine de volumes du neuvième et du dixième siècle. Il en reste ce'qui n’a pas été vendu par les moines. Peut-être y trouverai-je votre affaire. Avec le Chariton de Dorville est un Longus que je crois entier, du moins n’y ai-je point vu de lacune quand je l’examinai ; mais en vérité il faut être sorcier pour le lire. J’espère pourtant en venir à bout à grand renfort de bésicles, comme dit maître François. C’est vraiment dommage que ce petit roman d'une si jolie invention , qui , traduit dans toutes les langues, plaît à toutes les nations, soit mutilé comme il l’est. Si je pouvais vous l’offrir complet , je croirais mes courses bien employées , et mon nom assez recommandé aux Grecs présents et futurs. 11 me faut peu de gloire ; c’est assez pour moi qu’on sache quelque jour que j’ai partagé vos études, et que j’eus part aussi à votre amitié.
Le succès de votre Archéologie n’ajoute rien à l’idée que j’en
avals Conçue :
Je ne prends point poar juge un peuple téméraire.
Ce que vous m’en avez lu me parut très-bon , et ce fut dans ces termes que j’en dis ma pensée à madame Clavier d’abord , et depuis à d’autres personnes. Je ne suis point de ces gens qui ...Trépignent de joie ou pleurent de tendresse à la lecture d’un ouvrage : Cela est très-bon , fut mon premier mot ; le meilleur éloge est celui dont il n’y a rien à rabattre.
Ce que vous appelez un autre coup de tête est l’action la plus
* Celte lettre est imprimée dans la lettre à M. Kenouard, qui précédé les Pastorales de Longus, édition de 1821.
LETTfiES INÉDITES,
sensée que j’aie faite en ma vie. Je me suis tiré heureusement d’un fort mauvais pas. d’une position détestable où Je me trouvais par ma faute , pour m’être sottement figuré que j’avais un ami, ne me souvenant pasque dès le temps d’Aristote il n’y avait plus d’amis : S> oD.*, où» e’t’ eiat çîxoï. Celui-là, suivant l’usage, me sacrifiait pour une bagatelle, et me jetait dans un gouffre d’où je ne serais jamais sorti. Comme soldat, je ne pouvais me plaindre ; mon sort même faisait des jaloux , et je m’en serais coülenté si feusse élé Pannénion; mais mon ambition était d’une espèce particulière , et ne tendait pas à vieillir
Dans les honneurs obscurs de quelque légion.
J’avais des projets dont le succès eût fait mon malheur. La fortune m’a mieux traité que je ne méritais. Maintenant je suis heureux ; nul homme vivant ne l'est davantage , et peut-être aucun n’est aussi content; je n’envie pas même les paysans que i’ai vus dans la Suisse : j’ai sur eux l’avantage de connaître mon bonheur. Ne me venez point' dire : Atlendons la fin; sauf le respect dû aux anciens, rien n’est plus faux que cette régie : le mal de demain ne m’ôtera jamais le bien d’aujourd’hui. Enfin, si je n’atteins pas le mentem sanam in coi'pore sano , j’en approche du moins depuis un temps.
Madame de Sévigné est donc aux Rochers; je veux dire madame Clavier en Bretagne : je vous plains; son absence est pire que celle de toute autre. Présentez-lui, je vous prie , daus votre première lettre , mes très-humbles respects.
J’irais voir madame Dumoret, appuyé de votre recommandation et d’un ancien souvenir qu’elle peut avoir de moi, si j’éfais homme à tenir table , à jouer, à prendre enfin un rôle daus ce qu’on appelle société; mais Dieu ne m’a point fait pour cela. Les salons m’ennuient à mourir, et je les hais autant que les antichambres. Bref, je ne veux voir que des amis; car j’y crois encore, en dépit de l’expérience et d’Aristote. Je n’eu suis pas moins obligé à votre bonne intention de m’avoir voulu procurer une connaissance agréable.
ECniTES DE FBANCE ET d’iTAUE.
A M. CLAVIER
&3fi
À PÀBIS.
Milan , le 21 octobre <809.
Dans ma dernière lettre je ne vous ai point indiqué d’adresse pour me faire parvenir votre dernier ouvrage, que je suis fort impatient de lire , et de faire lire à ceux qui en sont dignes deçà des monts. Voici maintenant par quelle voie vous pourrez me l’envoyer. M. Bocchini , rue des Filles Saint-Thomas , n” 20 , est le correspondant de notre ami Lamherti ( lequel Lamherti, par parenthèse , vous ipiXof po'vuî; car c’est sur sa table que je
vous fais ces lignes, et il me charge expressément de vous riverire carainente). M. Bocchini se chargera de tout ce que vous voudrez me faire parvenir sous l’adresse de M. Lamherti. Tâchez, je vous en prie, de m’envoyer aussi les volumes de Plutarque de M. Coray, à mesure qu’ils paraîtront ; et de plus l’F.unapius de M. Boissonade. J’ai fort envie d’avoir tout cela : le prix en sera payé chez madame Marchand, en présentant cette lettre Notez, s’il vous plaît, que votre dernière lettre, la seule
que j’aie reçue , ne me donne point l’adresse de je ne sais quel banquier correspondant de M. Basili, auquel banquier je dois payer.... Voyez, je vous supplie, mon autre lettre datée de Lucerne, et aidez-moi par charité à payer mes dettes , avec les intérêts , qui courent ( notez encore ce point) à je ne sais combien pour cent. Si Dieu n’y met ordre, il faudra que je me cache à la triacade prochaine, comme les enfants de famille faisaient chez vos Athéniens. Je pars dans deux ou trois jours pour Florence, et je vous embrasse. Mes très-humbles respects à madame Clavier, quelque part qu’elle soit : Eppuao.
[Courier quitta Milan le 27 octobre, et arriva à Florence le 4 novembre. Dès le lendemain, il se rendit à la bibliothèque de San-Lorenzo, pour examiner avec soin un manuscrit de Longus, Daphnis et Chloé, qu’il avait vu l’année précédente, et que, faute de temps, il n’avait pu que feuilleter. Il le trouva complet, et les jours suivants il en copia la valeur d’environ dix pages du premier livre, qu’il savait manquer dans toutes les éditions existantes de cet ouvrage, et même dans tous les manuscrits connus. La copie était terminée, lorsque, par mallicur, il lit sur une des pages du morceau inédit une tache d’encre qui couvrait
LETTBES IMËDITES,
une Tingtaine de mots. Pour calmer autant qu’il était en lui le déplaisir que cet accident causa à M. F. del Furia, bibliothécaire, il lui remit le certificat suivant , que l’on montre encore aujourd’hui avec le manus* crit :
« Ce morceau de papier, posé par mégarde dans le manuscrit pour « servir de marque, s’est ticnvé taché d’encre : la faute en est toute à « moi , qui ai fait cette étourderie ; en foi de quoi j’ai signé.
« Courier.
« Florence, le 10 novembre 1809. •
Le surlendemain, M. Renouard, libraire de Paris, qui se trouvait alors à Florence, et qui s’intéressait à la découverte de ce fragment, comptant le publier lui-même, arriva dans la bibliothèque. Les conservateurs lui présentèrent le manuscrit, auquel la feuille souillée d’encre était encore attachée. Il demanda la permission d’essayer de la décoller, et y réussit assez heureusement. II faut lire la notice de 16 pages qu’il publia à ce sujet au mois de juillet 1810. ]
A M. AKERBLAD,
. k ROME.
Florence, le 5 décembre 1809.
Il est vrai, âptoTs, que je ne suis point baron, quoique je vienne d’où on les fait. Je n’étais pas destiné à décrasser nia famille, qui en aurait un peu besoin, soit dit entre nous; il est vrai aussi que je n’allais à l’armée d’Allemagne que pour voir ce que c’était. Je me suis passé cette fantaisie, et je puis dire , comme Atlialie, J’ai voulu voir, fai vu. Je suivais un général que j’avais vu longtemps bon homme et mon ami, et que je croyais tel pour toujours ; mais il devint comte. Quelle métamorphose! le bon homme aussitôt disparut, et de l’ami plus de nouvelles ; ce fut à sa place un protecteur : je ne l’aurais jamais cru , si je n'eu eusse été témoin , qu’il y eût tant de différence d’un homme à un comte. Je sus adroitement me soustraire à sa haute protection , et me voilà libre et heureu.\ à peu près , autant qu’on peut J’être.
Que me parlez-vous, je vous prie, d’entreprise littéraire? Dieu me garde d’être jamais entrepreneur de littérature : Je donne mes griffonnages classiques aux libraires, qui les impri-
ÉCRITES DE FRANCE ET ü'iTAHE. 527
ment à leurs périls et fortunes ; et tout ce que j’exige d’eux, c’est de n’y pas mettre mon nom , parce que ,
Je vous l’ai dit, et veux bien le redire,
ma passion n'est point du tout de figurer dans la gazette; je méprise tout autant la trompette des journalistes que l’oripeau des courtisans. Si j’étais ricke , je ferais imprimer les textes grecs pour moi et pour vous, et pour quelques gens comme vous, tutto per amore. Mais, hélas ! je n’ai que de quoi vivre; et, pour informer cinq ou six personnes en Europe des trouvailles que je puis faire dans les bouquins d’Italie, il me faut mettre un libraire dans la confidence, et ce libraire fait chiasso pour vendre. Il n’est question , je vous assure, ni d’entreprise ni de début.
florrigez , s’il vous plaît , ces Tarons de parler % je ne débute point, parce que je ne veux jouer aucun rôle. Je ne prends ni ne prendrai jamais masque, patente, ni livrée.
Au lieu de me quereller pour avoir jeté là le harnais, que ne me dites- vous au contraire, comme Diogène à Denys : Méritaisiu, maraud , cet insigne bonheur de vivre avec nous en honnête hommcf et ne devais-tu pas plutôt être condamné toute ta vie aux visites et aux révérences ;
Faire la cour aux grands , et dans leurs anUcliainbres Le cbapcaii dans la main , te tenir sur tes membres ' 1
Voilà en effet ce qu’eût mérité ma. dernière sottise d’être rentré sous le joug ; ce n’est ni humeur ni dépit qui m’a fait
Quitter cç vil métier ;
je ne pouvais me plaindre de rien, et j’avais assez d’appui, avec ou sans mon comte, pour être sûr de faire à peu près le même chemin que tous mes camarades. Mais mon ambition était d’une espèce particulière ; je n’avais pas plus d’envie d'être baron ou général, que je n’en ai maintenant de devenir professeur ou membre de l’Institut. La vérité est aussi que, comme j’avais fait la campagne de Calabre pat amitié pour Reynier, qui me traitait en frère, je me mettais avec cet homme-ci pour une folie qui semblait devoir aller plus loin , tutto per amore. Je vous suivrais de même contre les Russes, si on vous faisait maréchal de
. » Régnier, satire iv , vers 29.
LETTRES INÉDITES
Suède; et je vous planterais là, si vous vous avisiez de prendre avec moi des airs de comte.
On me dit que madame de Uumboldt est encore à Rome , et que vous habitez tous deux la même maison. Présentez-lui, Je vous prie, mon très-humble respect. M. deHumboldt n’estil pas à présent en Prusse? Donnez-moi bientôt de leurs nouvelles et des vôtres.
K’allez pas retourner, avant que je vous voie , dans votre pays , vilain pays d’aimables gens. Je ne sais bonnement pour moi quand je partirai d’ici ; mais toujours ce sera pour vous aller joindre. A dire vrai, j’ai cent projets, et je n’en ai pas un. Dieu seul sait ce que nous deviendrons. Adieu.