A M. RENOUARD
i BOM2.
Tivoli, le Z't HAH8I0.
Pour vous mettre l’esprit en repos sur la grande affaire de la tache d’encre, je ferai imprimer à Naples, où je me rends dans peu de jours , le morceau inédit , en forme de lettre à un de mes amis. Je marquerai d’un caractère particulier les mots effacés par ma faute dans le bouquin original , et j’y joindrai une note à peu près en ces termes : Les majuscules indiquent des mots qu’on ne peut plus lire aitjourcr/iui dans le manuscrit , parce qu’un papier qui servait de marque en cet endroit, s’étant trouvé barbouillé d'encre, y fit, en se collant au feuillet, une tache indélébile, etc. Cela vaudra mieux qu’une apologie dans les journaux. J’en reviens toujoursà vous dire qu’il nefautjamais se prendre de bec avec la canaille; mais si vous voulez à toute force faire à ces gredins l’honneur de leur répondre , attendez du moins ma demi-feuille de Naples, qui vous donnera beau jeu. Et sur ce, je prie Dieu qu’il vous ait en sa sainte garde.
A M. ROISSONADE,
A PAHIS.
Tivoli , le 25 mai 1810.
Ne vous trompez-vous point, monsieur? est-ce bien M. Coray qui a donné. un Longus? ou plutôt ne me nommez-vous point Coray pour Visconti , qui en effet a soigné l’édition grecque de Didot? Marquez-moi , je vous prie, ce que j’en dois croire, et ce que c’est que ce Longus de Coray, s’il existe.
Je sais bien que la préface du petit stéréotype donné par Renouard est de .\I. Clavier; mais je ne puis croire qu’il ait eu aucune part à l’édition, qui, en vérité, ne vaut rien. Ce n’est point là le texte d’Amyot ; du moins n’est-ce pas celui que cite souvent Villoison , qui sans doute avait sous les yeux l’édition originale.
LBTTBES INÉDITES,
Comment voulez-vous que je connaisse celle de M. Falconnet? Hélas! je ne songeai de ma vie à jeter un regard sur Longus, jusqu’à ce que ce manuscrit de Florence , me tombant sous h main, me donnât l’envie et le moyen de compléter la version d’Amyot. Je n’avais donc nulle provision; et, sans M. Renouard, . qui me procura Scliœffer et Vilioison, j’aurais tout fait sur la seule édition de Dutems que je portais avec moi.
Vous avez bien raison de louer M. Schœffer; c’est un fort habile homme. Aussi l’ai-je suivi en beaucoup d'endroits où j’ai rapetassé Amyot. Au reste, vous voyez, monsieur, ce que ce pouvait être qu’un pareil travail fait absolument sans livres , et combien il doit y avoir à limer et rebattre avant de. le livrer tout à fait au public. J’y songerai quelque jour, si Dieu me prête vie; et c’est alors qu’il faudra tout de bon m’aider de vos lumières.
Je crois que vous-même ne pourriez lire les endroits de Chariton effacés dans le manuscrit. Il y a bien aussi quelques mots par-ci par-là qui ont disparu dans le supplément de I.ongus. Mais partout le sens s’aperçoit, et les savants n’auront nulle peine à deviner ce qui manque. Pour moi, je le donne tel qu’il est, sans le moindre changement; car je tiens que les éditions doivent en tout représenter fidèlement les manuscrits. Cela s’imprimera à Paris , s’il plaît à Dieu et à Didot.
Cette lettre critique de M. Bast à vous est toute pleine d’e.xcellentes choses. Je l’ai trouvée ici par hasard, et lue avec grand plaisir. Quelqu’un le pourra blâmer d’avoir écrit en français sut de telles matières. Moi je goûte fort cette méthode, qui me facilite la lecture ; et je voudrais qu’il continuât à vous faire ainsi part de ses observations.
Il me semble après tout que vous êtes content de vm petite drôlerie f ou au moins du supplément, car vous ne dites rien du reste.
Je ne reconnais point , pour moi , qnand on se niociue et je prends au pied de la lettre tout ce que vous me dites d’obligeant; vous êtes juge en ces matières. Je m’en tiens à votre opinion, sans vouloir examiner s’il n’y entre point un peu de
* Molière , École des Femmes.
ÉCRITES DE FRA.NCE ET d’iTALIE.
complaisance ou de prévention pour quelqu'un dont vous connaissez depuis longtemps l'estime et l’attachement.
Sur le temps où je pourrai être de retour à Paris, je ne sais en vérité que vous dire. Ce qui me retient ici, c’est un printemps dont on n'a , où vous êtes, nulle idée; vous croyez bonnement avoir de la verdure et quelque air de belle campagne aux environs de Paris; vos bois de Boulogne, vos jardins, vos eaux de Saint-Cloud , me font rire quand j’y pense ; c’est ici qu’il y a des bosquets et des eaux ! Mon dessein est d’y rester,
E't' âv T* pé^, xal 5îv<ypE* paicpà teStIXti, c'est-à-dire jusqu’aux grandes chaleurs; car alors tout sera sec, verdure et ruisseaux, et alors je partirai , et m’en irai droit à Paris , si je ne m’arrête en Suisse, comme je fis l’an passé, pour fuir la rage de la canicule; ainsi faites état de me voir arriver au départ des hirondelles. Je resterai le moins que je pourrai dans vos boues de Paris ; et si vous étiez raisonnable , vous me suivriez à mon retour en Italie; nous passerions fort bien ici le printemps prochain sans nous ennuyer, je vous en réponds. Les ineilleures maisons du pays sont celles de Mécénas et d’Horace, où vous ne serez point étranger.
A M. ET MADAME CLAVIER
A PABIS.
Tivoli, le 4 avril 1810.
Monsieur, c’est à présent que si j’avais votre histoire de la Grèce, je la lirais à mon aise et avec plaisir. Jamais je ne fus en lieu ni mieux en humeur de goûter une bonne lecture ; celle-ci m’arrivera au milieu de la poussière ou des boues de quelque grande ville. Mais quoi! rien ne vient à point dans cette misérable vie. Je songe comment vous pourrez m’envoyer cela sans me ruiner, et voici ce que j’imagine. Il y a ici , c’est-à-dire à Rome, M. de Gérando, qui me connaît un peu et vous connaît beaucoup. Il est du gouvernement provisoire de ce pays-d, et en relation , comme tous ses collègues, avec les ministres; ils s’envoient les uns aux autres de furieux paquets ; la poste ne va que pour eux. Je ne lui ai point fait de visite, parce qu’il m’eût
LETTBES INÉDITES,
fallu pour cela une culotte et un chapeau d’une certaine façon, mais vous, ayant quelque ami chez la gent ministérielle, vous pourriez lui faire parvenir, à lui de Gérando , sous le contreseing, votre ouvrage et celui de M. Coray, qui valent bien assurément les dépêches de ces Excellences. C’est ainsi qu'on m’a déjà adressé quelques volumes sous le couvert du général Mollis. Ce datif pluriel-là est aussi décemvir, et je ne le vois pas plus que le gérondif; tous ces noms de rudiment ne plaisent guère à ceux qui sont sous la férule.
Le bruit de cette taclie d’encre a donc été jusqu'à Paris? Je ne reçois lettre qui n’en parle. Comment diable? des envieux, des détracteurs, des calomnies? Tout beau , mon cœur, soyons modeste; mais en vérité voilà des honneurs que personne avant moi n’avait obtenus en traduisant cinq à six pages.
Renouard a tout vu; il vous contera le fait, qui se réduit à une vingtaine de mots effacés dans autant de phrases; en sorte que, si j’eusse trouvé le manuscrit tel qu’il est, j’aurais aisément deviné ce qui ne se peut lire aujourd’hui. Un papier me servait à marquer dans le volume l’endroit du supplément; ce papier posé quelque part s'est barbouillé d’encre au-dessous, et, remis dans le volume, vous voyez ce qui est arrivé. Eh bien! voilà toute l’affaire. Mais le bibliothécaire est un certain Furia, qui ne me peut pardonner d’avoir fait cette trouvaille dans un manuscrit que lui-méme a eu longtemps entre les mains, et dont il a publié différents extraits ; et voilà la rage. Tous les cuistres, ses camarades, comme vous pouvez croire, font chorus , et toute la canaille littéraire d’Italie, en haine du nom français. On appelle letterati, en Italie, tous ceux qui savent Mre la lettre moulée, classe peu nombreuse, et fort méprisée.
Au reste, les gens de la bibliothèque , gardes, conservateurs, scribes et pharisiens , jusqu’aux balayeurs , furent présents ; trois d’entre eux, que j’ai bien payés, y compris le bibliothécaire, m’ont constamment aidé à déchiffrer, copier et revoir plusieurs fois tout le I.ongus , ét ils ne m’ont pas quitté. Les sottises des journaux italiens à ce sujet ne méritent point de réponse. A dire vrai, quelques coups de bâton seraient peut-être bien placés dans cette occasion ; mais c’est à Renouard d’y penser, car il est
ECBITES DE FBANCE ET d’II^HE. 541
[)his piqué que moi. Pour un petit écu , ces gens-là se rosseront les uns les autres.
La calomnie , comme le mal de Naples, est infuse dans les Italiens. Entre eux , elle est sans conséquence. Un homme vous accuse d’avoir tué père et mère , on sait ce que cela veut dire. C’est qu’il ne vous airhe pas , et cela ne vous fait nul tort , tous vos parents d’ailleurs vivant.
Dieu seul est juge , des intentions, et Dieu voit mon cœur, qui n’est pas capable de cette noirceur; car certes le trait serait noir, comme dit madame de Pimbêche. Jugez , monsieur, vous qui êtes juge, par la règle de Cassius, cui bonof Je ne pouvais craindre qu’on m’ôtât l’honneur de la découverte, puisque Renouard l’avait déjà fait annoncer dans les journaux. Le profit ? on ne s’avise guère de spéculer sur du grec. J’imprime ici le texte, il ne s’en vendra point. Je le donnerai à tous ceux qui sont en état de le lire.
Ah ! madame, que la gloire est à charge!
Les envieux mourront, mais non jamais l'envie.
Je mérite l’envie, et plus même qu’on ne croit, non pas pour les six pages traduites, mais c’est qu’en effet je suis heureux. N’en dites rien au moins ! on crierait bien plus fort. Il est vrai que je m’en moque un peu. Il y avait une fois un homme qu’on soupçonnait d’être content de son sort, et chacun, comme deraison, travaillait à le faire enrager; il fit crier à son de trompe par tous les carrefours : On fait à savoir à tous, etc., qu’un tel n’est pas heureux. Cette invention lui réussit. On le laissa en repos. Moi, j’use d’une autre recette que j’ai apprise dans mes livres. Je dis, mais tout bas , à part moi ; Messieurs, ne vous gênez point; criez, aboyez tant qu'il vous plaira. Si la fièvre ne s'en mêle, vous ne m’empêcherez pas d’être heureux.
Le liOngus vous plaira , je crois ; car outre le manuscrit de Florence, j’en ai un ici qui vaut de l’or. Il est cousin de celuilà ; et quand ils sont d’accord, on ne peut les récuser.
Si Stone veut absolument achever mon Xénophon , qu’il l'achève, pourvu que vous ayez la patience de suivre cela de l’œil. Il m’a paru qu’on avait changé la ponctuation , j’en suis a. L. coümen. *
542 LETTRES INEDITES,
fâelié. 11 faut bien se garder d’y mettre mon nom, ni rien qui me désigne.
M. Labey me demande : Qu’est-ce que c’est donc que cette tache? II en a entendu parler; et à qui n’en parle-t-on pas? on ne tait que la trouvaille. De lui copier ce griffonnage , ce serait pour en mourir; il servira pour vous deux. Tâchez de le lui
faire tenir. 11 demeure attendez c’est une rue qui donne
dans celle des Cordeliers, vis-à-vis une autre rue qui mène dans la rue de la Harpe. Cela n’est-il pas clair? Faites mieux , prenez l’Almanacli royal. M. Labey est professeur de mathématiques i au Pautbéon. !